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« Pourquoi j’ai arrêté le porno » : la sidérante tribune publiée dans Libé

Par ovidie le 2 décembre 2014 Aucun commentaire

Christophe Bier et moi, au Beverley, le dernier cinéma porno parisien (Photo : Frenchlover tv)

« Allo, tu n’as pas lu la tribune dans Libé ?« . Non, j’étais passée au travers étant à ce moment-là à l’étranger. Voyons, de quoi s’agit-il… Pourquoi j’ai arrêté le porno, pouah ! Quel titre ! Voyons voir, qui en est l’auteur ? Quel réac a-t-il encore bien pu pondre un texte pareil ? Mince, un professeur d’études de genre, traduit pas l’éminente Nancy Huston. Le tout publié dans Libération. Ben merde alors.

Ce message qui m’alertait de la publication de l’article, c’est celui de Christophe Bier, critique de cinéma et grand historien de la pornographie. Avec l’aide de 27 auteurs, il a coordonné Le Dictionnaire des films pornographiques et érotiques français 16 et 35 mm, véritable bible et oeuvre de 10 années de labeur. Autant vous dire qu’il connaît son sujet. C’est estomaqué qu’il a découvert cette tribune d’un consommateur repenti, revendiquant avoir « cessé de contribuer à l’affreuse industrie du sexe« . « Il faut leur faire un droit de réponse ! », me dit-il, et c’est ce qu’il fit.  Je vous propose de partager quelques extraits de l’excellent texte qu’il a envoyé à Libération (qui le publiera dans son intégralité ou non) :

« Stupéfait. J’ai relu une fois encore le long texte de Ran Gavrieli, professeur d’études de genres à l’Université de Tel-Aviv, publié en rebonds du Libération du 28 novembre, justifiant pourquoi il avait « arrêté [de voir] le porno ». Pour formuler plus précisément l’objet de son texte, d’une exemplaire portée paternaliste : pourquoi il fallait aussi que les autres arrêtent de voir le porno. De son cas particulier, Gavrieli tire la sonnette d’alarme, prône une éthique du safe sex affectif dont il bannit toute forme de pornographie, affirmant sans rire – mais avec un étrange point d’exclamation… – être « tout à fait pour la liberté sexuelle ! »

Sidéré je suis par les lieux communs servis, dès les premières lignes de cette condamnation sans appel de la pornographie, très insidieuse puisque présentée comme la confession d’un spectateur repenti… revenu de l’enfer. Quoi de mieux qu’avouer avoir regardé de la pornographie pour légitimer son point de vue. La pornographie est le sujet sur lequel tout le monde semble s’accorder le droit et les connaissances suffisantes pour en parler. Soit.

Un plaidoyer dans aucune référence, uniquement fondé sur des « on dit »

(…) Gavrieli occulte superbement des années de recherches sur la pornographie, feint d’ignorer l’émergence des porn studies, la démarche de certaines féministes  se réappropriant le genre, l’affirmation de liberté de choix de certaines actrices (mais, selon Gavrieli, elles ne savent pas, ne peuvent savoir, ces écervelées, ce qui est bon pour elles…), les positions philosophiques d’auteurs comme Ruwen Ogien. Le cinéma pornographique est un genre qui a une longue aventure déjà, qui génère toute une littérature historique, théorique et critique qu’il est désormais impossible d’ignorer. Non, sociologues, philosophes, éducateurs, politiques ne peuvent plus, seuls, s’ériger en connaisseurs de la pornographie sous le prétexte qu’ils ont vu quelques vidéos sur le Net.

« LA » pornographie n’existe pas

Tout le problème est là. Dans le « la », ce déterminant odieux, réducteur, totalitaire. Le « la » ou le « le ». « Le porno » écrit Gavrieli, titre Libération. Ou « la » pornographie. Idée d’une entité insondable, un robinet d’images digne d’opprobres, un fleuve de scènes interchangeables, identiques, un néant artistique, un naufrage nauséeux responsable de viols en série, dangereux pour la jeunesse, attentatoire à la dignité humaine en général, à celle de la femme en particulier, et, selon la thèse développée par Gavrieli, déresponsabilisant, envahissant les cerveaux jusqu’à leur faire perdre la capacité d’imaginer. Certes, à lire ce que Gavrieli a vu, il a eu raison d’arrêter « le » porno :  « J’essayais désespérément de fantasmer quelque chose d’humain et je n’y arrivais pas parce que ma tête était bombardée par toutes ces images de femmes violées, de femmes soumises et obligées de faire semblant de jouir dans ces rituels diaboliques d’éjaculation. » Gavrieli a vu la bête immonde. Sauvé, revenu d’entre les morts, il en a déduit que le cinéma porno, c’était ça, un magma envahissant, sans auteurs, sans artisans, sans aspérités, sans émotions, sans convictions. Sans âme. Peut-être même sans corps…

Au passage, jusqu’à présent, et je m’en excuse, je n’ai moi-même cessé d’user de cette facilité : « le » porno. Mais « le » porno n’existe pas plus que « la » comédie, « le » fantastique, « le » polar, « le » film d’auteur. Il n’y a que « des » pornographies, toutes sortes de courants – artistiques comme commerciaux, voire les deux en même temps –, d’approches, de catégories, qui peuvent être brouillées et malmenées, charriant des diamants et quantité de médiocrités, des cinéastes talentueux et quantité de tâcherons, comme tous les autres genres du cinéma. (…)

« Quels films a-t-il donc vus ? Réalisés par qui ? Interprétés par qui ? Sur quels sites ? Rien, aucune référence. »

La malhonnêteté intellectuelle – ou au mieux la paresse ou le militantisme pornophobe – de Gavrieli se niche bien là, dans le vide revendiqué d’un discours critique fondé sur des appréciations générales et un ressenti personnel niant toutes dimensions singulières au cinéma porno. Quels films a-t-il donc vus ? Réalisés par qui ? Interprétés par qui ? Sur quels sites ? Rien, aucune référence. Et pourquoi s’est-il obstiné à regarder (« consommer », dit-il dans l’incapacité de se reconnaître comme spectateur d’un acte artistique ou d’un divertissement) des vignettes de « viols », d’ « abus », de « larmes » ? Grâce à Internet, il aurait pu avoir accès à bien d’autres films ? Incroyable… Sur cette expérience biaisée, la condamnation frappe. Et puis il y a l’argument qui rend, en quelques lignes, son texte odieux, instrumentalisant le suicide d’Amanda Todd, avant tout victime de chantage, de cyberintimidation, de harcèlement. Que vient donc cautionner ici son suicide, comme un ultime abus de son corps ? Que vient donc faire le cinéma porno dans une digression sur les pratiques de la Webcam chez les adolescents ? (…)

Mépris pour les pornostars

Gavrieli écrit encore : « la pornographie n’est pas une preuve de la liberté d’expression, de la liberté de métier, bla-bla-bla, non. » Qui donc est-il pour oser affirmer cela ? Je renvoie une fois encore à Ruwen Ogien, champion de l’éthique minimale, qui a su très bien démonter l’hypocrisie et le paternalisme de tels arguments. Comme nombre de pornophobes, Gavrieli (qui est donc plutôt un pornophage repenti) sait ce qui est bon ou pas pour les autres, ce qui relève ou pas de leur libre arbitre. Il balaie, d’un revers de formule méprisant (« bla-bla-bla » !), les témoignages de tous ceux et celles qui affirment s’épanouir professionnellement par l’exercice de la pornographie : ils et elles ne savent pas ce qu’ils ou elles disent… Mais qui pourrait jouir d’une meilleure liberté de travail ? Ne faudrait-il pas remettre toute forme de travail en cause, plutôt que d’en considérer certaines comme aliénantes ou destructrices, et d’autres non ? (…)

Deux pleines pages… Je regrette que Libération se soit fait l’écho d’une pareille tribune, à l’heure où émerge un discours critique élaboré sur le cinéma porno dans toutes ses complexités, où il commence même à retrouver une légitimité perdue dans les salles de cinéma des festivals alternatifs. Aujourd’hui, la fragilité des arguments de M. Gavrieli devrait les rendre inaudibles. Ils sont pourtant publiés. En quoi la pornographie fait-elle donc, encore, peur ? A la description de ce qu’il a vu – lamentable, et on peut cette fois le croire sur parole – Ran Gavrieli condamne l’ensemble du cinéma pornographique… mondial ! A la connaissance de tout ce que j’ai découvert pendant des années, de ce que je vois aujourd’hui, de ce que j’espère encore voir demain, des frémissements de toutes parts pour une pornographie reprise en main par les artistes, il me semble judicieux de ne pas arrêter de voir du porno. Ceci dit, il n’est pas forcément indispensable que tout le monde en voit… »

Dans la catégorie: Non classé, culture, pornographie