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Non, le porno n’est certainement pas la seule source d’injonctions

Par ovidie le 14 juillet 2015 Aucun commentaire

La diffusion de mon film À quoi rêvent les jeunes filles ? sur France 2 le 23 juin dernier dans la case Infrarouge a ouvert bien des débats, et j’en suis vraiment ravie. Il n’y a qu’à travers les débats et discussions que les choses avancent, pour ma part la mission a donc été accomplie. En revanche, là où je me suis sentie irritée, c’est lorsque j’ai constaté que certain(e)s se l’étaient réapproprié afin de nourrir des plaidoyers anti-porno. Un raccourci simpliste qui évite soigneusement les problèmes de fond évoqués qui, je vous l’accorde, exigent un tout petit peu plus de concentration qu’un simple « porno = pas bien ». C’est un peu l’histoire du sage qui montre la lune et de l’idiot qui regarde le doigt.

« Le porno comme nouvelle source d’injonction« , combien de fois ai-je lu cette formule ces derniers jours. Oui, je le maintiens, le porno est source d’injonctions, au même titre que l’ensemble de notre environnement culturel. Si la publicité, le cinéma, les magazines, les clips, et autres, sont sources d’injonctions, je ne vois pas par quel miracle le porno pourrait passer au travers. Éventuellement il le pouvait à une époque où sa consommation était exceptionnelle, lorsqu’on regardait uniquement le porno du mois sur Canal + ou lorsque on allait louer son film au vidéo club. Effectivement, regarder un porno de temps à autres n’a jamais fait de mal à personne. En revanche, avec la profusion de porno gratuits et sans aucun contrôle sur des plateformes qui accumulent des milliards de visites par an, la disparition de la limite d’âge et également de la dimension transgressive, on peut se poser la question de l’effet que provoque en nous la répétition de ces images. Lorsque je parle d’effet, j’entends par-là la tentation de se conformer à ses codes et normes.

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L’effet de ce déplacement de la norme, j’ai pu le constater durant toute la phase d’enquête de ce film, qui ne s’est évidemment pas limitée aux interviews de six personnes. J’ai par exemple assisté à une réunion de débriefing avec des intervenants en milieu scolaire qui m’ont fait part des questions les plus fréquemment posées. Énormément concernaient l’épilation intégrale, même chez les collégiens. Sans surprise également, des questions sur la fellation et la sodomie. Le reste concernait pêle-mêle les questions transgénérationnelles à propos de la perte de la virginité, l’amour, la contraception et la prévention. L’épilation intégrale est très symptomatique de cette affaire. Je me rappelle avoir lu ce cri du coeur d’une lycéenne de classe de seconde qui avait écrit sur un petit bout de papier glissé dans la boîte à chapeau des questions anonymes : « Mais est-ce que les garçons se rendent compte à quel point ça fait mal ?« . Ne me faites pas croire qu’à 15 ans on s’arrache les poils interfessiers par « choix ». Déjà qu’à 35 j’y crois moyen et je trouve cette notion, de « choix » bien souvent discutable, alors à 15 j’y crois encore moins.

« Sexualité ambitieuse », « libido au top », ou comment devenir performante

Mais prétendre que le porno serait seul prescripteur de normes serait totalement erroné. Ce serait intellectuellement facile, on trouverait un bouc émissaire qu’absolument personne ne serait prêt à défendre (sauf quelques rares militants anti-censure et éventuellement quelques personnes oeuvrant dans cette industrie), et on éradiquerait le problème en le faisant disparaître. Sauf que les choses ne sont pas aussi simples que cela et que les sources d’injonctions sont nombreuses. J’en veux pour exemple certains magazines actuellement en kiosque. Il y a quelques jours, j’ai feuilleté deux d’entre eux, totalement pris au hasard. L’un me demandait si en terme de sexe et d’amour j’étais suffisamment « ambitieuse ». L’autre me proposait « une libido au top ». « Ambitieuse », « au top », je me suis demandé si on parlait de cul ou d’une préparation à un entretien d’embauche. J’ai jeté un oeil aux conseils pour « rebooster » la libido, et rien que de les lire j’étais déjà crevée. Le pompon, c’est celui qui m’informait du nombre de calories dépensées en moyenne durant un rapport sexuel et qui m’encourageait à augmenter la cadence pour le bien de ma silhouette. Là on a droit au combo infernal sexe + injonction à la minceur. Oui car l’autre obsession du moment, outre celle d’avoir une sexualité de championne, c’est évidemment d’être présentable (traduction mince voire skinny) en maillot. Avouez qu’entre performance et image de soi, on est loin du propos d’origine de la sexualité qui est, pardonnez-moi si je me trompe, avoir du plaisir et se sentir bien. En l’espace de quelques minutes de lecture, j’ai eu la sensation de ne pas en faire assez, de ne pas exceller, de ne pas répondre à cette injonction de réussir à tout prix ma vie sexuelle. Je pars quelques jours en vacances, et voilà qu’on m’explique que je dois me restreindre sur mon alimentation, que je dois faire du sport pour « un corps de rêve », et qu’en plus de dois réveiller la flamme (la mienne et celle de mon/ma partenaire) à un moment où je n’ai qu’une envie : ne plus rien foutre. Car comme la quasi-totalité des gens en activité, à l’approche de l’été je suis fatiguée, et tout ce que je veux c’est me reposer pour ne pas être dans un état lamentable au moment de la rentrée. C’est pour cela que les congés payés existent, pas pour apprendre à devenir bonne au lit. Et je vous parle de ces deux magazines, mais je pourrais vous parler pendant des heures des séries, des pubs avec des nanas qui mangent leur cornet de glace comme si elles taillaient des pipes, de Nabilla ou clone qui fait du car wash, de Rihanna et consorts qui twerkent, et de tout ce qui nous entoure. Ouvrez l’oeil, vous verrez que la pression est constante.

Pour revenir au film, il dénonce ce que l’on pourrait appeler un déplacement des normes en matière de sexualité et analyse leurs provenances. Et ces provenances sont multiples, le porno n’en constitue qu’une partie. Ortie le dit elle-même dans son entretien : affirmer que le porno est responsable de l’objectification des femmes est totalement hypocrite, il suffit d’allumer sa télé et de regarder autour de soi pour constater que cette objectification est omniprésente. Ce n’est pas le porno qui a amené le sexisme dans la société, c’est la société dans laquelle on évolue qui est à dominante sexiste et le porno n’en est que le reflet exacerbé. Le porno est à l’image de l’époque et de la culture dans lesquelles il évolue. Par exemple, le porno américain contemporain n’a strictement rien à voir avec le porno danois des années 70 ni avec le porno japonais. Le porno américain est à l’image de ce qu’est la culture américaine, c’est-à-dire inégalitaire dans ses représentations et avec une omniprésence du culte de la performance.

Ce que les « anti-porno » feignent d’ignorer, c’est que faire disparaître le porno ne règlerait en rien le problème. Ce serait, comme je le dis dans la conclusion du film, comme donner un cachet d’aspirine pour une tumeur au cerveau. On tente de soulager un symptôme alors qu’il faudrait s’attaquer à un traitement de fond. Par ailleurs, on constatera que les pays qui interdisent le porno ne sont généralement pas les plus démocratiques, et encore moins les plus égalitaires en terme de rapport de genres. Listez ces pays, jetez un oeil, ce sont rarement des terres de libertés.