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« Le porno féministe n’existe pas » et autres mensonges

Par ovidie le 13 août 2015 Aucun commentaire

Il paraît que « Le porno féministe n’existe pas« , c’est ce que j’ai découvert estomaquée en lisant un article publié sur le site de Libération. L’occasion d’y répondre de manière argumentée et de démonter un part un tous les clichés et mensonges qui circulent à ce sujet.

J’ai longuement hésité à réagir. J’ai espéré que l’article passe un peu inaperçu en cette période de vacances, et que l’on ne m’ennuie pas trop avec cela. Le problème est que depuis sa parution, on me harcèle de tous les côtés avec ce texte d’Agnès Giard publié sur le site de Libération intitulé Le porno féministe n’existe pas qui m’était très directement adressé. Quelle violence dans le titre ! Quoi de mieux pour annihiler l’Autre que de prétendre qu’il n’existe pas ! Je préfère encore me heurter aux arguments de mes détracteurs plutôt que d’être tout bonnement rayée de la carte et que l’on nie mon existence. J’en ai parlé à la réalisatrice Erika Lust, qui est elle aussi visée par cet article. Elle m’a dit « Laisse tomber ». C’est ce que j’ai d’abord fait. Mais vu le flot de « Alors hein t’en penses quoi ? » ainsi que les attaques de toutes parts que je reçois et qui viennent saborder mon calme été, je me vois dans l’obligation d’y répondre.

Oh, je doute que ma réponse soit autant lue que l’article d’origine qui, lui, a été relayé par tous les détracteurs du porno féministe, et Dieu sait qu’ils sont nombreux. Ce sont : les conservateurs anti-porno, les féministes anti-porno, les sceptiques du féminisme pro-sexe, les anti-féministes, certains pornographes mainstream qui ne peuvent pas nous blairer, les consommateurs de porno bien hardcore et bien humiliant qui ont besoin d’avoir bonne conscience, et puis tous ceux qui ne connaissent pas grand chose au porno féministe si ce ne sont les clichés véhiculés habituellement.

Je doute que l’auteure de cet article ait mesuré l’ampleur de l’impact si négatif de son texte car pour tout vous dire, cela fait 15 ans que nous nous connaissons et j’ai la naïveté de croire que nous nous apprécions mutuellement. Agnès Giard est une brillante journaliste spécialisée dans les questions de sexualité, et son blog Les 400 culs a été un des pionniers en la matière. Je l’estime beaucoup, j’ai énormément de respect pour elle. Immense a donc été ma désillusion. Connaissant son tempérament peu belliqueux, je ne crois pas que le texte soit une attaque personnelle, mais plutôt « une boulette » due à sa méconnaissance du sujet. Je vais donc tenter de pallier à cette méconnaissance en rectifiant les mensonges et clichés qui circulent à propos du porno féministe :

« Le porno féministe est consensuel »

C’est une des erreurs les plus insupportables de l’article d’Agnès. Consensuel, vraiment ? Vu le flot d’ennemis sus-cités que nous avons, j’en doute. Consensuelle ma camarade Pandora Blake, pornographe hors-la-loi au Royaume-Uni, qui est actuellement harcelée par le gouvernement pour qu’elle mette un terme à ses activités ? Son « crime » ? Elle filme des fessées c’est son truc, sa spécialité et sa propre sexualité. Or, depuis décembre 2014, des pratiques telles que la fessée, le face-sitting, l’éjaculation féminine, et quelques autres pratiques dites de femdom (domination féminine) sont désormais interdites de l’autre côté de la Manche. Voir cet article que j’avais écrit sur le sujet. Consensuelles mes camarades australiennes Anna Brownfield, Ms Naughty, Gala Venting, et Morgana Muses qui produisent leurs vidéos dans un pays où cela est interdit ? Si le porno féministe était si consensuel je ne serai pas là en train d’écrire cet article durant mes vacances alors que je ferais mieux d’aller me baigner.

« Le porno féministe est tendre »

Alors ça, c’est une bonne grosse ânerie. Tendre Madison Young qui produit des vidéos au sadomasochisme assez poussé ? Tendre Courtney Trouble qui fiste à tour de bras ? Tendre Saddie Lune qui éjacule du lait maternel en plein poire de son/sa partenaire ? Le porno féministe est un genre varié. Non le porno féministe ce n’est pas seulement une accumulation de cunilingus ni de paillettes et de ventilateur dans les cheveux. On n’est pas dans une pub pour shampoing. Oui, certaines d’entre nous mettons en scène de la tendresse. C’est par exemple le cas de Sarah de Vicomte qui a réalisé son premier « porno romantique« . Le porno féministe n’est certainement pas un genre homogène. Il n’y a pas un seul porno féministe, il y en a pour tous les goûts. Il y a Shine louise Houston et James Darling qui réalisent du porno queer. Il y a Tristan Taormino qui se consacre à l’éducation sexuelle pour couples. Il y a l’acteur Wolf Hudson à qui cela ne pose pas de problème d’être filmé en talons hauts. Il y a Courtney Trouble et ses Lesbian curves. Il y a Tobi Hill-Meyer, femme transgenre, qui revendique avec son Doing it ourselves le droit pour les trans de mettre en scène leur propre sexualité. Il y a, dans un style plus hétéro, Erika Lust qui soigne énormément son image. Il y a des vignettes comme celles des suédoises de Dirty Diaries, ou celles de la française Lucie Blush. Il y a Jennifer Lyonbell, Anna Brownfield et moi qui scénarisons énormément nos films. Et il y a toutes celles que j’oublie.

« Le porno féministe n’existe pas »

Le porno féministe n’est pas une niche ni une catégorie porno, mais un réel mouvement composé d’individus féministes. C’est en partie ce qu’à voulu dire Jiz Lee, citée et récupérée dans l’article de Libé. Dans cet article, Jiz Lee apparaît comme une personne sceptique vis-à-vis du porno féministe. C’est elle qui aurait prononcé lors de la cérémonie des Feminist Porn Awards cette phrase qui a donné le titre à l’article Le porno féministe n’existe pas. Sauf que, manque de bol, d’une part je connais un peu Jiz Lee (c’est une des icônes actuelles du porno féministe, elle travaille avec la réalisatrice Shine Louise Houston et gère avec elle la plateforme américaine de porno féminist Pinklabel TV et le label Crash Pad serie). D’autre part j’étais à cette cérémonie. Donc s’il y a une personne qui est bien placée pour savoir que le porno féministe existe, c’est elle. Alors pourquoi cette phrase ? Parce qu’effectivement, le terme porno féministe et plus précisément « porno féminin » est un terme parfois récupéré par l’industrie mainstream pour essayer de draguer un public féminin. Parce qu’aussi, vu la variété de réalisatrices féministes, il n’existe pas une recette magique du « porno féministe ». Nous sommes toutes différentes. En revanche si le « porno féministe » en tant que catégorie porno spécifique n’existe pas, le porno féministe en tant que mouvement artistique et politique existe bien, lui, et ce n’est pas la pauvre Jiz Lee détournée ici qui le niera.

« Le porno féministe, ça ne correspond à rien de concret »

Que les choses soient claires : le porno féministe n’est pas un concept approximatif et fumeux. C’est un mouvement, artistique et politique. Il est peuplé de gens, principalement des femmes cisgenres et transgenres et des hommes, qui revendiquent appartenir à ce mouvement et s’y impliquent. Beaucoup écrivent en parallèle des articles et livres, participent à des conférences, organisent des lectures, happenings, festivals, et manifestations. Ces personnes militent en général pour les droits des travailleur(se)s du sexe, contre l’homophobie, pour la reconnaissance des personnes transgenres, pour le safe sex et, par conséquent, pour l’utilisation des divers moyens de protection sur les tournages.

« Le porno féministe, ça n’excite personne, et d’ailleurs personne n’en regarde »

J’ai du mal à identifier d’où la rumeur est partie. Erika Lust est, par exemple, reconnue à travers le monde, et ses films sont massivement regardés. All about Anna, film pornographique féministe danois produit par Lars Von Trier, a été dvd de platine, à un moment où le marché du dvd X commençait à tirer sérieusement la langue. Le film Marriage 2.0 explose actuellement tous les scores sur la plateforme VOD américaine Gamelink et figure en tête de liste des films les plus regardés par les spectatrices. Je ne connais pas les chiffres de mes consoeurs réalisatrices, mais en revanche je maîtrise ceux qui concernent mes films. Lors de la diffusion d’Histoires de sexe(s) en 2010, sorte de comédie de moeurs explicite, Canal + a effectué son meilleur score d’audience depuis trois ans pour cette tranche horaire, et a attiré + 400% de femmes comparé au films pornographiques habituels. Lorsque mon film suivant, Infidélité, a été diffusé en 2011, il a effectué la meilleure audience de l’année. Idem pour Liberté sexuelle en 2012, Pulsion en 2014, et surtout Le Baiser en 2015 qui a explosé les records de catch up. Aussi, quand je lis des articles affirmant ex nihilo que personne ne s’intéresse à ce genre, je me dis que, décidément, l’existence-même d’une pornographie éloignée des codes classiques irrite, y compris certaines femmes. Il irrite une partie des féministes qui refusent encore et toujours d’en entendre parler. Il irrite celles qui, pour des raisons morales, sont opposées au fait que l’on puisse filmer des ébats sexuels. Et il irrite également toutes celles qui s’accommodent parfaitement du fait que la fantasmagorie masculine soit majoritairement représentée dans notre culture, et qui n’ont surtout pas envie que cela change.

« Affirmer qu’il existe un porno féministe, c’est enfermer les femmes dans un stéréotype »

Ah, voilà l’attaque classique tant entendue et qui figure dans l’article de Libé, faisant croire qu’en fait ce n’est pas le porno classique qui serait générateur de stéréotypes, mais que ce seraient nous, les vilaines réalisatrices féministes, qui enfermerions les femmes dans un cliché. C’est le discours d’un James Deen qui a tourné dans des centaines de gonzos on ne peut plus normatifs, et qui accusent les féministes d’empêcher les femmes de découvrir leur « vraie » sexualité (traduction : la sexualité où la femme a pour rôle unique de sucer, de se faire pénétrer, et éventuellement de faire comme si elle jouissait pour satisfaire l’ego de celui qui la culbute). On croit rêver.

Voilà, ça c’est pour l’article d’Agnès. Ce qui suit, c’est pour répondre définitivement à toutes les idioties que j’entends sur le sujet :

« Les femmes ne regardent pas de porno »

Je ne m’attarderai pas sur ce point, car maintenant c’est acté : un tiers des spectateurs sont en réalité des spectatrices. Il n’y a guère que les militants anti-porno de mauvaise fois qui prétendent le contraire. Si on recoupe la plupart des études qui ont été faite sur le sujet ces dernières années, on constate que tout le monde s’accorde à peu près sur cette moyenne de 30%.

« Les femmes qui regardent du porno regardent la même chose que les hommes » (variantes : « les femmes aussi aiment le gonzo », « les femmes recherchent des tags largement aussi hard que les hommes », etc)

Premièrement, « les femmes », cela n’existe pas. Il n’existe pas « un porno pour femmes », mais une multitude pour répondre à une multitudes de fantasmes, pour une multitude de femmes et de sexualités. Si on observe les statistiques de fréquentation révélées par Pornhub, on constate qu’effectivement, la population féminine chercherait sur ce site des tags aussi hard que les hommes (vous remarquerez l’emploi du conditionnel parce que, personnellement, je n’ai toujours pas compris comment ils distinguaient les femmes des hommes sur une plateforme anonyme et gratuite, mais bon). Admettons. On rétorquera que toutes les femmes qui regardent du porno ne se rendent pas nécessairement sur ce type de plateforme. Et ce pour une simple et bonne raison : elles s’adressent aux hommes. J’en veux pour preuve les publicités qui ornent élégamment de part et d’autres chaque page, du type « Viens baiser des salopes » ou encore « rencontre des salopes de ta région ». Le public visé est clairement masculin, même si, oui, il y a des femmes qui vont dessus, c’est indéniable (souvent parce qu’elles ne savent pas où aller, d’ailleurs. Ou qu’elles ne veulent pas payer). On peut également prendre en compte l’aspect générationel de ces statistiques. Les habitudes de consommation de porno d’une génération dite « Y » qui a grandi avec internet entre les mains sont nécessairement différentes des habitudes des femmes ayant grandi avec le porno de Canal, ou n’ayant une découverte du porno que tardive.

Maintenant, tout ceci étant dit, nous avons désormais suffisamment de recul sur les sites de VOD / chaînes de télé de porno féministe pour savoir que, concrètement, ce qui fait des scores d’audience chez le public féminin ce n’est majoritairement pas cela. Si on recoupe toutes les informations des productions qui attirent une très forte audience féminine on remarque que globalement il y a une recherche de propos, éventuellement d’engagement, de diversité des pratiques, d’une plus grande palette de fantasmes basée sur autre chose que le coït et la fellation, un plus grand respect (même et surtout dans les films BDSM), une éthique, une diversité des corps, et parfois (mais pas toujours) une recherche esthétique et/ou artistique.

« Le porno féministe , ça concerne deux ou trois personnes »

Oui, c’était vrai il y a dix ans où les réalisatrices se comptaient sur les doigts de la main, mais cela ne l’est définitivement plus. Chaque année je découvre des nouvelles venues, principalement en Amérique du Nord, en Europe, mais aussi en Australie. Cette année aux Feminist porn awards on pouvait compter pas loin d’une cinquantaine de nominations. Il ne s’agit plus seulement d’une niche, mais d’une réelle communauté en expansion. Et devinez quoi ? Alors que le porno se meure et que des maisons de productions mettent la clé sous la porte, le porno féministe, lui, ne cesse de se développer.

« Porno féminin et porno féministe, c’est la même chose »

Oui et non. Historiquement, oui. Les pionnières du porno féminin sont toutes des militantes féministes. Le terme pornographie féminine est donc d’une certaine manière adéquat. Je l’emploie moi-même souvent. Cependant, au fil des années, certains studios / labels / diffuseurs ont compris qu’il y avait potentiellement de l’argent à se faire avec un public en voie de féminisation. C’est ainsi que l’on a vu des pornos qui n’avaient strictement rien de féministes, parfois réalisés par des hommes, ou par d’anciennes actrices qui se contentaient de signer leur nom sur la jaquette, être étiquetés « porno féminin ». Quelques studios américains ont d’ailleurs décidé de se lancer sur ce marché de niche, pensant satisfaire une audience féminine en produisant des navets esthétisants tournés sans préservatif et où les couples aux physiques caricaturaux enchaînent les mêmes positions que dans les autres pornos mais au ralenti. Bref, le même sexisme mais version soporifique.

« Le porno féministe est une invention récente, créé par l’industrie du X pour attirer un public féminin »

Non. La pornographie féminine a été créée par d’anciennes actrices, militantes pour les droits des travailleuses du sexe, et désireuses de mieux représenter les sexualités féminines à l’écran. Le premier film s’inscrivant dans cette mouvance est « Deep inside Annie Sprinkle » (1981). En 1984, Candida Royalle a fondé Femme production, le premier studio de pornographie féminine. Le phénomène n’est donc pas nouveau, bien qu’il ait fallu attendre 1997 pour qu’il arrive en Europe, lorsque Lars Von Trier a décidé de produire des films tels que Constance, Pink Prison, et All About Anna.

« Il y a certains pornos réalisés par des hommes qui plaisent aux femmes et qui peuvent se revendiquer « porno féminin« « 

Ah non, certainement pas. Effectivement, 30% des spectateurs de vidéos pornographiques sont actuellement des femmes, et ce à quoi elles ont accès n’a généralement rien de féministe. Ce qui ne les empêchent pas, pour certaines, de s’exciter devant. J’ai déjà rencontré des femmes affirmant se masturber devant des scènes d’une grande violence où l’actrice est sodomisée jusqu’à la glotte, se prend des paires de baffes, et se fait recouvrir de sperme. Le tout sans préservatif, sinon ce ne serait pas drôle. Soit, chacune a le droit de fantasmer sur ce qu’elle veut et personne n’a à en juger. De là à prétendre que ces films peuvent revendiquer leur statut de « porno féminin » sous prétexte qu’ils plaisent à certaines femmes, il ne faut peut-être pas charrier.

Dans un tout autre genre, j’ai déjà entendu (plus dans la bouche d’hommes que de femmes, d’ailleurs) que les vignettes soft et esthétiques, telles que celles d’Andrew Blake où les actrices secouent leur cheveux comme dans une pub pour shampoing, pouvaient également être considérées comme du « porno féminin ». Non, ce n’est pas non plus l’idée. Le porno féministe ne se contente pas de vouloir plaire à un public féminin. Il est aussi chargé de revendications, et souhaitent déconstruire les stéréotypes.

« Oui mais à l’écran, un film féministe ne se distingue pas d’un porno classique »

C’est sans doute parce que vous n’en avez pas regardés beaucoup. Un film féministe se distingue par plusieurs critères :

- Une femme doit être à l’origine du projet, et impliquée dans la réalisation, l’écriture, et/ou éventuellement dans la production.

- Les règles de safe sexe doivent être respectées, et les conditions de travail des « performeurs » également.

- Peu importent les pratiques, la jouissance féminine doit être représentée. Ce doit être d’ailleurs le coeur du projet. Ô surprise, cette jouissance n’est, la majorité du temps, pas générée par un coït.

- Toutes les beautés peuvent être représentées. On ne se limite pas à l’actrice mince, blanche, et imberbe, de 20 ans.

- Les rôles assignés à chaque genre peuvent être brisés, les stéréotypes doivent être détruits.

« Le porno féministe exclue les hommes »

Non, les pornographes féministes n’ont aucune envie de couper les testicules des hommes et de s’en faire des boucles d’oreilles. Elles estiment que la plupart des porno sont excluants, de part la pauvreté des pratiques représentées, et de part les beautés souvent caricaturales. Au contraire, au lieu d’exclure, elles accueillent tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la plupart des pornos, hommes compris.