ORL à La Réunion, Charles Masson, 41 ans, partage son temps entre sa profession de médecin et ses activités de dessinateur. Sa dernière BD, "Droit du sol" (Casterman), en sélection à Angoulême cette année, est un témoignage brut sur le quotidien misérable des sans-papiers à Mayotte. Un confetti de République française dans l’océan Indien, où la dignité de très nombreuses personnes est "bafouée", explique le praticien. Sur fonds d’histoires d’amour déséquilibrées entre Blancs métropolitains et jeunes femmes noires malades d’espoirs, Charles Masson dénonce une véritable "chasse aux clandestins". Un gros pavé de plus 400 pages basé sur ses innombrables rencontres sur l’île. Entretien.

Comment est née l’idée de ce livre ?

En 2004, j’ai commencé à faire des remplacements à Mayotte, en tant que médecin, et ça a été un véritable coup de foudre. Alors que La Réunion n’a jamais été habitée avant l’arrivée des Français, Mayotte a une histoire, c’est une île africaine, et aujourd’hui un concentré de l’héritage colonial français. J’ai eu très vite envie d’écrire sur cet endroit oublié sur terre.

"Droit du sol" parle avant tout du sort des sans-papiers à Mayotte. Leur situation vous a visiblement révolté...

Au départ, j’avais prévu un album plutôt optimiste. En 2004, personne n’en parlait en France, mais 80% de la population était clandestine, et cela fonctionnait pourtant plutôt bien. Et à partir de 2005, l’idée de faire de Mayotte un département français, avec pour corollaire l’expulsion des clandestins, a été vraiment lancée Et ça a été la catastrophe.

D’où un album à charge…

Quand j’ai entendu qu’un bébé à bord d’une barque clandestine avait été jeté à l’eau pour que le reste de l’équipage ne soit pas repéré par la gendarmerie, j’ai été choqué. Pour moi, c’était le résultat de la politique menée sur l’île. J’ai écrit le scénario en une nuit, sous le coup de la colère, puis pendant huit mois, je n’ai plus pu m’arrêter. Il fallait que je fasse cet album et que je le finisse. Comme si c’était vital.

A quoi ressemblait Mayotte en 2004, quand 80% de la population était clandestine ?

Aussi étonnant que ça puisse paraître, je trouve que c’était le top. Moi qui suis de gauche, j’aurais eu presque envie de dire bravo à la France. Tous les Comoriens, de Mayotte ou non, allaient et venaient, avaient du boulot, se mariaient, se faisaient soigner, les enfants allaient à l’école… Les taxis, la pêche, l’industrie, l’agriculture… tout marchait grâce aux clandestins. Il y avait un hôpital où les soins étaient gratuits. Des patients tout juste débarqués le matin arrivaient avec du sable sous les pieds ! Et l’hôpital était quand même bénéficiaire. Soigner les pauvres ne coûte pas cher. Beaucoup ont des pathologies quasi-oubliées des Occidentaux mais qu’il n’est pas bien dur de soigner, ce d’autant que la plupart ne sont pas "élevés" aux antibiotiques et à des aliments aseptisés comme en Europe.

Les lois contre la clandestinité existaient déjà, pourtant…

Oui, mais les policiers étaient très tolérants. Quand des Comoriens ou des Malgaches voulaient revenir chez eux, certains allaient même voir la PAF (police de l’air et des frontières) pour se faire rapatrier gratuitement. Tout le monde profitait du système, certes, mais quand on regarde la situation aujourd’hui, on se demande si ce n’était pas mieux de fermer les yeux…

En octobre 2008, le journal "Libération" a révélé en France les conditions odieuses de détention des migrants dans les camps de rétention de Mayotte. Pour vous, tout s’est dégradé à partir de 2005. Comment l’avez-vous concrètement perçu ? Comment en est-on arrivé là ?

Avec la décision de Brice Hortefeux de mettre en place ses quotas d’expulsion. A Mayotte, c’était facile. L’île comptabilise aujourd’hui environ 60% des expulsions sur tout le territoire français ! La traque aux clandestins est allée de pair avec la destruction de nombreuses vies. Des enfants se sont mis à crever de faim, n’allaient plus à l’école, fouillaient les poubelles. Par ailleurs, dès 2005, l’hôpital n’était plus gratuit. Et c’est le cercle vicieux : la pauvreté engendre forcément tensions et violences. On ne peut plus être honnête quand on a faim. A Noël 2006, toutes les maisons se sont fait cambrioler ! Ça n’arrivait pas avant. Cette politique est une vraie catastrophe.

Vouloir faire appliquer la loi, ça peut aussi partir d’une volonté de protéger la population (lutte contre le travail au noir, création d’un vrai état civil…)…

La situation de Mayotte montre dans ce cas que l’enfer est pavé de bonnes intentions. On n’a pas pris en compte l’énorme décalage qu’il y a entre la société des Comores et l’esprit des lois de la République. On a voulu tout changer, et il faut voir le résultat… C’est d’autant plus révoltant que la chasse aux sans-papiers s’accompagne d’une vaste hypocrisie. Un hôpital public a quand même été construit à 80% par des clandestins, et c’est comme ça pour la plupart des constructions. Et pour ne pas avoir à les payer, une fois les travaux finis, des employeurs les dénoncent pour les renvoyer chez eux. Quant à la police municipale, elle est devenue hors-la-loi vis-à-vis de ces hommes et femmes majoritairement analphabètes : contrôles d’identité illégaux, descentes dans un cabinet médical qui suit des femmes enceintes… Une femme qui était en train d’allaiter a même été expulsée par avion… sans son enfant !

Vous êtes donc très hostile au passage de Mayotte au statut de département français…

Disons que la situation d’aujourd’hui est le fruit de la politique absurde menée lors de la décolonisation. En 1975, sous couvert de référendum et au mépris des lois internationales qui interdisent de diviser un archipel, la France a séparé Mayotte du reste des Comores. Or, il y a bien une culture commune inter-îles, toujours très affirmée. Alors trente ans après s’être s’approprié Mayotte, que peut faire l’Etat français ? Mayotte va devenir un département français, mais l’île conserve sa culture comorienne… et ses liens avec les autres îles. Dans le débat sur l’immigration, Sarkozy parle toujours d’intégration et de naturalisation, mais les Comoriens s’en fichent un peu d’être Français. Etant pauvres, ils voient surtout ce qui brille à La Réunion… et en métropole.

A lire "Droit du sol", on a l’impression qu’aucune vraie histoire d’amour n’est possible entre les Français venus de la métropole et les Comoriennes. C’est ce que vous pensez ?

A Mayotte, c’est difficilement envisageable. Certes, il y a un vrai fossé culturel, mais c’est surtout une question d’argent. Entre une personne possédant six paires de chaussures et une autre n’en possédant aucune, est-il vraiment possible de nouer une relation équilibrée ? Je ne parle absolument pas de prostitution, mais la frontière entre l’échange commercial et la relation affective est tout de même floue. Déjà que l’amour n’est pas simple, en général…

"Droit du sol" de Charles Masson, Casterman écritures, 24 euros.