Fuyumi Soryo est une grande dame du manga. Ses toutes petites mains ont dessiné des dizaines de milliers de planches depuis 1982, avant de se plonger dans un travail monumental : raconter la vie de Cesare Borgia en manga. Les deux tomes viennent de paraître en français. On y suit l'amitié naissante entre le naïf Angelo Da Canossa et le séduisant Cesare. Nous ne sommes pas dans un manga japonais mais dans la Pise de 1491, reconstituée dans ses moindres détails, sous la supervision du professeur Motoaki Hara, spécialiste de la renaissance italienne.

"Mon tout premier contact avec Cesare, se souvient Fuyumi Soryo, c'était dans un film italien, La vie de Léonard de Vinci, où le personnage de Cesare apparaît brièvement. Puis je suis entrée aux Beaux-Arts où j'ai approfondi l'art de Vinci. Mais il était tellement connu que j'ai préféré creuser le mystère de Cesare, ses contradictions." Pour cela, il lui a fallu se plonger dans l'histoire de la Renaissance italienne. "J'étais consciente de l'énorme travail de recherche qui m'attendait, mais quand je suis partie en Italie pour me documenter, j'étais désespérée ! Il me fallait des archives académiques, c'est pourquoi j'ai proposé à Motoaki Hara de collaborer sur ce projet."

L'exactitude jusqu'au moindre détail

Fuyumi Soryo commence à dessiner ses planches, avance quelques hypothèses qu'elle présente au professeur. Lequel lui indique s'il y a des erreurs ou des anachronismes. Cela touche aussi bien les costumes et les décors que la vaisselle ou l'état des sols. "Par exemple, dans le tome 1, deux étudiants de la Sapienza étudient une carte de Pise. Le professeur Hara m'a dit qu'il était impossible que des étudiants possèdent un plan, qui était un document très confidentiel, réservé à l'armée ou aux politiques." La mangaka a également soigné les architectures des palais et des églises, jusqu'à reconstituer la chapelle Sixtine avant que Michel-Ange ne s'en empare. "Il fallait garder à l'esprit que tout ce qui paraît évident aujourd'hui était très différent il y a 500 ans."

Un personnage plus honnête que prévu

Et Cesare lui-même, comment être sûr de retrouver l'original ? Dans les séries télévisées, il est manipulateur et sensuel. Dans le manga, il est séduisant et généreux. Fuyumi Soryo le déplore : "On a colporté tous les clichés négatifs sur Cesare, parce que ça attire davantage l'attention. D'après mes recherches, il était au contraire très apprécié, mais comme il était jeune et populaire, ça a effrayé les hommes politiques et les hommes d'église." Les coauteurs ont alors fait une découverte extraordinaire. "On a cherché un ouvrage de référence de Gustavo Sacerdote. En le traduisant en japonais, Motoaki Hara a découvert des lettres originales rédigées par Cesare Borgia. Leur contenu était tellement intelligent et sophistiqué que l'image qu'on en avait a été totalement bouleversée." Jusqu'au déclic : "Tous les clichés sur Borgia étaient faux. L'Italie à l'époque était divisée en plusieurs pays en guerre les uns contre les autres, mais il restait des documents neutres. C'est grâce à ça qu'on a pu obtenir les informations les plus authentiques sur Cesare."
 
La série comprendra 30 tomes au total. Fuyumi Soryo n'a pas de contrainte de temps pour rendre ses planches, ce qui est exceptionnel pour un auteur de mangas. "Il faut que je continue mes recherches, et les élargir à la France pour la suite. Si je pouvais, je le lèguerais à quelqu'un d'autre !" Elle rit, mais ne délèguera pas la moindre case.


A lire :
Cesare, tomes 1 et 2, de Fuyumi Soryo, éditions Ki-oon, 192 p. (tome 1), 220 p. (tome 2), 7,90 euros chacun.