Né au Sénégal, amené en France par une riche danseuse hollandaise, décoré pour faits d’arme héroïques durant la Première Guerre mondiale, Battling Siki est aussi devenu le premier Africain champion du monde de boxe (1922) en battant par KO la star française du ring Georges Carpentier. Son corps a été retrouvé criblé de balles dans une rue de New York, et son nom remisé aux oubliettes de l’histoire. Récemment publié en bande dessinée aux éditions Futuropolis, "Championzé" raconte cet incroyable destin de l’entre-deux-guerres. Echanges avec le scénariste Aurélien Ducoudray et le dessinateur Eddy Vaccaro.

Comment est née l’idée de cette biographie en BD ?

Aurélien Ducoudray : Au départ, je voulais raconter l’histoire du boxeur américain Jack Johnson, qui est devenu le premier Noir champion du monde poids-lourds (1908), qui plus est en battant un Blanc par KO, ce qui était impensable à l’époque. Et puis, par hasard, je suis tombé sur l’histoire de Battling Siki, qui est complètement tombé dans l’oubli. C’était tellement incroyable que je me suis lancé sur sa trace.

Eddy Vaccaro : Je suis moi aussi tout de suite tombé amoureux de l’histoire. Le plus marrant c’est qu’une copine m’avait dit un jour que son arrière-arrière-grand-père, un Noir, avait été champion du monde de boxe dans les années 20, mais elle ne savait rien de plus. Et il se trouve que c’était lui. En fait, il avait vraiment été oublié, jusque dans sa famille !

Que sait-on vraiment de Battling Siki ?

A.D : Presque rien. Personne n’est d’accord sur son palmarès. Seules certitudes, il était Noir, venait du Sénégal, est devenu champion du monde en 1922 et a été accusé de tricherie. La base documentaire est très mince, à part deux ouvrages récents, l’un de l’Américain Peter Benson, l’autre du Français Jean-Marie Bretagne. J’ai aussi fouillé dans les magazines sportifs de l’époque, et le moins qu’on puisse dire, c’est que tous les articles de l’époque ne parlent de lui quasiment qu’à travers des jeux de mots sur sa couleur de peau. On le décrit comme "une sorte de chimpanzé à qui on aurait appris à mettre des gants".

Difficile de faire une biographie à partir de témoignages peu objectifs…

A.D : Le fait que les discours soient aussi faussés est en soi révélateur. Et c’est de là que nous sommes partis. Car c’est toute une société qui se dessine à travers le personnage de Battling Siki, avec sa vision des choses caricaturale.

E.V : Au niveau du dessin, on a joué là-dessus. En m’inspirant des illustrations de journaux de l’époque, j’ai volontairement dessiné les personnages d’une manière pas du tout réaliste. Et finalement, ça sonne vrai. Ça permet de rentrer dans la mentalité de l’époque.

Une époque très raciste…

A.D : Une époque où il était de bon ton de se moquer du bon nègre Banania et de faire des comparaisons "amusantes" entre les Noirs et les animaux. Une période où les natifs des colonies étaient traités comme des bêtes curieuses lors des expositions universelles, où Joséphine Baker se produisait sur scène avec des bananes autour des hanches. Une société au racisme latent, ordinaire, naturel, pas violent mais profondément ancré.

Aux Etats-Unis, une sorte de jungle avait été reconstituée pour qu’il puisse se sentir "comme chez lui" à l’entraînement, lui qui n’avait visiblement jamais connu la jungle…

A.D : Un détail parmi tant d’autres…

Pourtant, Battling Siki, issu d’une colonie française, aurait pu être un symbole patriotique…

A.D : Il a déclenché pas mal d’enthousiasme en battant Georges Carpentier, le Zidane de l’époque. Mais je pense que le public a surtout adoré le détester. Alors que Carpentier est resté une idole, la presse parlait surtout des frasques ou de l’acoolisme de Battling Siki. Son histoire a été réécrite en direct. Par ailleurs, la fédération française de boxe lui a mis des bâtons dans les roues en faisant en sorte qu’il se retrouve sans combat. D’où son exil en Irlande, puis aux Etats-Unis, où il a connu une fin sordide. Et même une fois mort, la presse ne l’a pas épargné… jusqu’à ce qu’on l’oublie.

Comment expliquez-vous cette injustice de l’histoire ?

A.D : Ce qui dérangeait, ce qui choquait, c’est qu’il se comportait comme un Blanc et ne jouait pas le rôle du gentil Noir bien docile qu’on attendait de lui. Il se comportait comme une star, étant sans doute devenu extrêmement riche grâce à la boxe, et il n’hésitait pas à mener le train de vie qui allait avec. De la part d’un Noir, c’était sans doute impardonnable. A l’époque où il devenait champion du monde, un jeune étudiant indochinois de Paris, connu plus tard sous le nom d'Ho Chi Minh, écrivait dans un journal : "Depuis que le colonialisme existe, des Blancs ont été payés pour casser la g… des Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour en faire autant à un Blanc." Ça pourrait résumer le choc que sa victoire a dû provoquer.

Battling Siki a pourtant épousé deux femmes occidentales, preuve que certains esprits étaient peut-être plus ouverts…

A.D : Qu’un Noir épouse des Blanches, c’était un véritable pied-de-nez à la société occidentale. Aux Pays-Bas, où il s’est marié pour la première fois (il a ensuite épousé une autre femme aux Etats-Unis alors qu’il était encore marié avec la première, ndlr), les esprits étaient-ils plus « éclairés » que dans le reste de l’Europe ? La reine avait en tout cas décrété un jour férié en son honneur et l’a même invité à parader avec elle dans son carrosse royal.

Quelle résonance peut avoir, selon vous, une telle histoire aujourd’hui ?

A.D : Ça peut toucher parce que c’est l’histoire d’une injustice et ça raconte aussi le regard colonial sur le Noir. Je ne peux porter aucun jugement, car le contexte et les mentalités étaient très différents.

E.V : Pendant l’entre-deux-guerres, les discours sur les Allemands, les Polonais ou les Italiens n’étaient pas spécialement tendres non plus. La racisme était général et ne s’appliquait pas qu’aux Noirs.

A.D : Au-delà de l’intérêt historique, Battling Siki peut aussi émouvoir parce que, malgré les obstacles, il n’a visiblement jamais baissé les bras. Il a voulu aller au bout de ses rêves d’homme, envers et contre tout.

Avez-vous d’autres projets ensemble ?

A.D et E.V : Deux autres biographies de boxeurs. D’abord celle de Victor Young Perez, champion du monde d’origine tunisienne dans les années 30. Il a été l’amant de la star de cinéma Mireille Balin, a été déporté à Auschwitz et est mort en 1945 lors des « marches de la mort » qui ont suivi l’évacuation du camp. Et on s’intéresse aussi à la biographie de Primo Carnera, un boxeur italien érigé en symbole du fascisme par Mussolini. Ex-catcheur devenu champion du monde grâce à une série de combats truqués, il a tué un de ses adversaires sur le ring, avant de refaire du catch. Il a ensuite tourné dans les péplums et est mort dans la misère.

"Championzé", d’Aurélien Ducoudray et Eddy Vaccaro (Futuropolis), 20 euros