Jeans, t-shirt et barbe, Christian Bale reçoit Metro dans le palace parisien où, quelques heures plus tôt, Zlatan Ibrahimovic a fait une entrée fracassante. L'interprète de Batman serait-il plus discret que la nouvelle star du PSG ? "Les rock stars méritent d'être célèbres, les athlètes aussi. Les acteurs, eux, devraient simplement faire des films. Et le public ne rien savoir de leur vie", sourit le Britannique de 38 ans. Les névroses de Bruce Wayne, sa relation avec le réalisateur Christopher Nolan, son oscar pour The Fighter et ses débuts dans Empire du soleil, alors qu'il n'était qu'un adolescent... Confessions d'un acteur pas comme les autres.

Après avoir interprété Batman/Bruce Wayne trois fois, le personnage conserve-t-il une part de mystère pour vous ?
Si je savais exactement qui il est, ce ne serait plus intéressant. Même si c'est le bon moment d'en finir, je crois qu'il y a encore pas mal de mystères que je pourrais explorer avec ce personnage. Et puis je crois aussi que Bruce Wayne reste un mystère pour lui-même. J'ai toujours aimé ça chez lui. Il prend des émotions très négatives et il essaie d'en faire quelque chose de bon. Mais sa tentation, c'est d'en rester à la vengeance et à la haine qui l'anime depuis la mort de ses parents. En fait il a toujours été à deux doigts de devenir un méchant.

Est-il condamné à la solitude ?
Il s'est condamné lui-même à la solitude. C'est son choix. Il ne veut pas oublier la douleur, et il a l'impression que si il y parvenait, ce serait comme oublier ses parents. C'est très malsain comme attitude. Je dirais même que Batman est un rêve pour n'importe quel psychanalyste ! Dans The Dark Knight Rises, on commence à comprendre ce dont Alfred, joué par Michael Caine, lui parle depuis le début. Il faut qu'il continue à vivre, qu'il ait une vie en dehors de cette création que constitue Batman.

Vous mentionnez Alfred. Diriez-vous que c'est le père de substitution de Bruce Wayne ?
Oui car c'est le seul être qui le relie à ses parents. Alfred connaît Bruce depuis sa naissance. Mais comme n'importe quel enfant, Bruce a besoin de se rebeller. Le truc, c'est qu'il n'a pas vraiment grandi depuis la mort de ses parents. Du moins dans sa tête. Et comme il est très riche, sa manière de piquer sa crise est disons... Spectaculaire !

Comment décririez-vous les relations de Bruce avec les femmes ? Parfois il se comporte comme un séducteur, parfois il est très possessif... Est-il romantique ?
Je pense qu'il est incroyablement romantique. Maintenant le sait-il ? Non. Personne ne lui a appris comment se comporter avec les femmes. Il a crée cette image de playboy millionnaire qui a un peu disparu dans ce nouvel épisode. Mais son véritable amour, c'était Rachel (Katie Holmes dans Batman Begins, Maggie Gylenhaal dans The Dark Knight - ndlr). En grande partie parce qu'elle le renvoyait à l'époque où ses parents étaient vivants. Ou le monde lui semblait encore merveilleux. C'est une vision idéalisée de l'amour, celle d'un enfant. Alors que celle de Rachel était bien plus réaliste.

Avez-vous parlé de l'évolution du personnage avec Christopher Nolan entre chaque épisode ? Où gardait-il un maximum de secret avant les tournages ?
La première fois que nous nous sommes rencontrés, avant Batman Begins, nous avons moins parlé de l'histoire que du personnage. De notre interprétation du mythe et de la façon dont nous pourrions le recréer. Ensuite, durant le tournage de Batman Begins et de The Dark Knight nous avons parlé de l'évolution qu'il pourrait avoir. En revanche en terme de script, de vision d'ensemble, je ne savais jamais rien avant que Chris ne me donne le script.

Vous est-il arrivé de penser à Batman pendant que vous tourniez d'autres films ?
Pas sur les tournages, non. (sourire) Mais je l'avais toujours dans un coin de ma tête. Ne serait-ce que par curiosité après le premier film. Parce que nous n'étions pas sûr d'en faire un deuxième...

Mais vous aviez dès le début un contrat pour en faire d'autres, non ?
Oui, mais c'était juste un bout de papier. Si Batman Begins n'avait pas marché, il aurait tout de suite été jeté à la poubelle ! (rires)

Le grand public vous a découvert à l'âge de 13 ans dans Empire du Soleil de Steven Spielberg. Vingt-cinq ans plus tard, diriez-vous que vous êtes resté le même petit garçon ?
(Il réfléchit). Je crois que la plupart des enfants ont un talent naturel, presque inné pour la comédie. C'est en vieillissant que ça se complique. Lorsqu'il faut prendre la décision d'en faire un métier. Sur le tournage d'Empire du soleil, je n'avais pas encore eu à faire ce choix. En revanche le succès du film a changé les choses pour moi. Et crée une sorte de relation amour/haine avec le métier. Tout d'un coup je devenais financièrement responsable. En capacité de m'assumer et de soutenir ma famille. D'un certain côté j'en étais ravi. Mais d'un autre côté c'était comme la fin de l'enfance et de innocence. Et ce sentiment ambigu a perduré de longues années. Aujourd'hui j'aime ce que je fais. Même plus que ça. Mais il y a un prix à payer. Le fait qu'il y ait de grosses attentes financières autour de moi, ça ne me plaît pas beaucoup par exemple.

Peu d'enfants-acteurs réussissent à s'imposer à l'âge adulte. Est-ce qu'à un moment donné vous avez douté ?
De nombreuses fois. Et pendant très longtemps. Je me revois il y a dix ans, je n'avais pas tourné depuis dix-huit mois, personne ne voulait m'engager. J'avais fait des films qui s'étaient révélés bien différents de ce que j'avais imaginé. Et je me suis demandé ce que je pourrais faire d'autre de ma vie. A vrai dire quelque chose en moi était soulagé...

Vous aviez l'impression de vous être trompé de métier ?
Disons que j'étais épuisé de le faire. Et comme bien souvent, c'est lorsqu'on est sur le point de perdre un truc qu'on réalise pourquoi on l'aime. Cette période de vaches maigres m'a permis de remettre les choses en perspective. Puis de revenir en faisant ce métier pour de bonnes raisons.

Aujourd'hui, avec le succès de Batman et votre oscar pour The Fighter, pouvez-vous décrocher n'importe quel rôle ?
Non, pas tous les rôles. Il y a des acteurs bien plus désirables que moi pour un producteur...

Pas tant que ça quand même !
Mais il y en a ! (sourire). Je ne suis pas toujours le premier choix. Mais je suis très heureux des réalisateurs que je peux rencontrer, et des projets qu'on peut imaginer ensemble. Ce que Batman m'a apporté dans ce domaine, c'est le temps. Longtemps j'ai mené une existence plutôt chaotique. J'aimais ça. Grâce à Batman, j'ai enfin pu planifier un peu les choses. Maintenant j'ai beau choisir avec soin mes projets, je déteste être trop stratégique.

Ca donne un côté trop business au métier ?
Absolument. Ce n'est pas pour ça que je fais ce métier. Je pense d'ailleurs que si j'essaie de faire de la stratégie, c'est là que je risque de me planter. Et puis quelle stratégie au juste ?

Certains acteurs rêvent de décrocher un rôle de superhéros. Vous, ce n'était pas votre but lorsque vous avez rencontré Christopher Nolan...
Pas du tout. Ce qui m'intéressait, c'était de proposer un Batman différent. Quand j'ai lu le script devant Chris, je lui ai dit : je le ferais à ma manière... Ou pas du tout. Parce qu'on a beau réfléchir des heures, il faut faire confiance à ses tripes. De la même manière qu'il ne faut pas chercher à tout prix à travailler avec les réalisateurs les plus connus. J'ai toujours adoré ce moment où je décide de faire confiance à quelqu'un. Un réalisateur qui m'explique "jusqu'ici mes films n'étaient pas extraordinaires, et là j'ai envie de changer". Ou un type qui n'a jamais fait de film avant. Les plus grands sont tous passés par là, non ?

Est-ce qu'il y a une vie après l'oscar ?
Vous voulez dire : 'est-ce que la vie s'arrête ?' (rires). Gagner un oscar, c'est un moment précis dans une carrière. Une performance interpelle l'imaginaire des gens, c'est presque inexplicable. Et le moment où on l'emporte est fantastique. Je suis humain, j'adore quand quelqu'un me dit qu'il a aimé mon travail. Mais il faut aussi admettre que la même année, des tas d'acteurs formidables ne sont pas récompensés. Parce que leur film n'a pas eu de succès, ou que ses producteurs n'ont pas su ou pu en faire la promotion auprès de l'Académie des oscars. Sans parler du fait que chacun fait ce métier à sa manière. Ce n'est pas une course avec une ligne blanche à l'arrivée.

Woody Allen dit qu'il est impossible de départager un Matisse d'un Picasso...
Exactement ! Même s'il y un côté absolument charmant dans cette volonté de récompenser les gens. C'est très humain au fond.

Ma dernière question, c'est celle que tout le monde vous pose : en avez-vous terminé avec Batman ?
Batman, ce n'est pas fini. Il continuera. Il existe depuis 1939 et notre trilogie n'est qu'une phase dans son existence. Une incarnation. Chris pense que c'est le bon moment pour s'arrêter. Et je suis d'accord avec lui lorsqu'il dit qu'il vaut mieux partir sur une bonne note. Plutôt que de regretter de ne pas l'avoir fait avant.