On ne sait pas trop où ranger Richard McGuire, ni son livre Ici. Qui est McGuire, lui-même? Un illustrateur, un créateur de jouets, un sculpteur, un réalisateur, un musicien ? Un peu de tout ça. Et Ici ? Un roman graphique, un livre d'artiste, une BD expérimentale, un voyage dans le temps ? Tout ça aussi. "C'est un casse-tête pour les librairies", reconnaît l'intéressé, amusé.

Pour résumer, les 300 pages d'Ici se déroulent dans un lieu unique, de 3 milliards d'années av. J.-C à 2213. Entre les deux, un champ a été habité, une maison s'est construite. On observe son salon, ses différents occupants. Vêtements, déco, postures, la vie domestique se déroule devant nous. C'est aussi beau qu'intriguant, et le lecteur est invité à feuilleter dans le désordre, à revenir en arrière, pour admirer ces fenêtres sur le temps qui passe.

Un contrat publié en 1989 et plusieurs contretemps créatifs

Et il en a fallu, du temps, pour que Richard McGuire publie cette merveille. "Tout part d'une histoire de six pages que j'ai publiée dans Raw, le magazine d'Art Spiegelman, en 1981. J'avais emménagé dans un nouvel appartement et m'étais demandé qui y avait vécu avant moi. J'ai signé un contrat en 1989, et depuis j'ai pris mon temps (rires) ! J'ai publié des livres pour enfants, réalisé un film d'animation dans l'anthologie Peur(s) du noir..." Tout en jouant de la basse dans son groupe, McGuire a fait beaucoup de dessins qu'il a découpés et arrangés comme un collage. "Au bout d'un moment j'ai voulu changer de style, et je me suis mis à faire des esquisses rapides, des aquarelles, des images à l'ordinateur... Chaque dessin devait avoir sa propre atmosphère."

Des photos se sont intégrées : celles que son père prenait chaque année de ses enfants, au même endroit, et d'autres provenant de la gigantesque collection d'un amateur. Le salon de Ici prenait forme et les pages se sont accumulées sans ordre établi. "Au début, je voulais que toutes les pages soient mélangées pour que chaque livre soit unique, mais mon éditeur n'était pas d'accord ! Finalement, ce livre a gagné un début et une fin. J'aime qu'il ait une architecture, comme la maison, je pense que ça vient de ma formation de sculpteur."

McGuire nous montre sur son iPad la version développée pour eBook : les images sont superbes, avec des couleurs éclatantes. "On peut aller d'une page à l'autre, ça reprend le livre mais avec de petites animations en plus, des détails comme un voilage qui bouge... Et les fenêtres peuvent apparaître au hasard pour former de nouvelles combinaisons." Chris Ware, l'auteur de l'étonnant Building Stories, un coffret regroupant plusieurs BD aléatoires, a avoué son admiration pour le travail de Richard McGuire. Espérons qu'on n'ait pas à attendre trois milliards d'années pour voir ce qu'il va produire ensuite.

Ici, de Richard McGuire, éditions Gallimard BD, 304 p., 29 euros.

Les autres lauréats du 43e Festival d'Angoulême :
Prix spécial du jury : Carnet de santé foireuse, de Pozla (Delcourt)
Prix de la série : Ms Marvel, tome 1, de G. Willow Wilson et A. Alphona (Panini)
Prix de la révélation : Une étoile tranquille, portrait sentimental de Primo Levi, de Pietro Scarnera (Rackham)
Prix du patrimoine : Vater und sohn, père et fils, d'E.O. Plauen, E. Ohser (Warum)
Prix du public : Cher pays de notre enfance, enquête sur les années de plomb de la Ve République, d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat (Futuropolis)
Prix du polar : Tungstène, de Marcello Quintanilha (Ça et Là)
Prix jeunesse : Le grand méchant renard, de Benjamin Renner (Delcourt)
Prix de la BD alternative : Laurence 666e, par Mauvaise Foi Editions