"Mieux que les discours, la force du septième art est d'éclairer et de mobiliser", confie le journaliste et essayiste Dominique Vidal, collaborateur du Monde Diplomatique. Des paroles qui font référence à l'émergence, depuis plus d'une vingtaine d'années maintenant, d'un cinéma israélo-palestinien engagé, qui réécrit, analyse et critique en temps réel les vicissitudes de son histoire.

"Cette région renferme l'un des derniers conflits internationaux non résolus, poursuit l'intéressé. C'est dire que, pour imposer une paix juste et durable, l'opinion mondiale et, sous sa pression, les gouvernements, peuvent et doivent jouer un rôle important". Mais au-delà des échecs politiques et d'une diplomatie globalement enrayée, quel rôle joue réellement le cinéma ?

Témoigner à tout prix

"Il ouvre les yeux, fait réfléchir, élargit l'esprit des gens et les amène à dépasser les idées préconçues", soutient l'israélien Eran Riklis, célébré à l'international grâce notamment aux Citronniers. Une œuvre courageuse relatant le douloureux combat d'une veuve palestinienne contre son nouveau voisin, le ministre de la Défense d'Israël qui ordonne le déracinement de son verger pour prévenir de potentiels attentats.

Riklis en profite pour épingler sans détour l'obsession ultra-sécuritaire de son propre gouvernement et mise sur un face à face 100% féminin. D'un côté, la cultivatrice qui perd l'héritage terrestre de son père. De l'autre, l'épouse délaissée d'un ministre parano. Deux femmes esseulées et meurtries, chacune à sa façon. "Je suis critiqué dans mon pays, note Riklis. Mais j'y suis également apprécié pour mon honnêteté et parce que je témoigne d'une certaine vérité sur la vie d'ici".

Une production florissante

"Le budget alloué pour la culture est limité en Israël, commente Charles Zrihen, Délégué Général du Festival du Film Israélien de Paris, dont la 14ème édition se tiendra du 1er au 8 avril prochain. Les films sur le conflit israélo-palestinien sont un peu plus difficiles à monter. Mais de nombreux projets aboutissent tout de même comme Bethléem ou Rock the Casbah dernièrement. Un film peut jouer un rôle de compréhension. Il est capable de briser le mur de l’indifférence ou du déni, aussi bien chez les uns que chez les autres et permet de surmonter parfois le ressentiment et la haine".

Chaque année, le Israel Film Fund accompagne de nombreux cinéastes sur le chemin du grand écran. Depuis sa création en 1979, il a soutenu pas moins de 340 longs métrages. "Ces films-là nous permettent, spectateurs juifs de la diaspora, de dire à ceux qui nous jugeraient un peu vite qu’Israël est le seul pays du Proche ou Moyen-Orient où on peut dire les choses librement", confiait Pascal Elbé, parrain dudit festival en 2011.

Susciter le dialogue avant tout

Bien que décrié par une partie de la population israélienne, le cinéaste Eytan Fox, véritable star au sein de l'Etat Juif, se félicite d'ailleurs de cette liberté de ton. "Le cinéma est le moyen le plus efficace de créer un dialogue entre les israéliens et les palestiniens, argue-t-il. Et ce, même si les échanges qu'ils provoquent sont chargés de frustration, de colère, de cris ou de larmes. Tout ça reste tout de même un dialogue".

En juillet 2007, après son excellent Tu marcheras sur l'eau, Fox nous livrait sa vision personnelle du conflit dans The Bubble (surnom donné à la ville de Tel Aviv). Laquelle prenait la forme d'une histoire d'amour tourmentée entre un jeune juif et un palestinien, rencontré lors d'un incident au Check Point de Naplouse. "Les gens sont fatigués et déprimés par le conflit, mes amis de gauche et moi inclus, regrette-t-il aujourd'hui. Il y a encore beaucoup d'israéliens qui se battent au jour le jour pour arrêter l'occupation et trouver une réelle paix".

Pouvoir de l'image

Si le cinéma ne change pas le monde, nul doute que les images qu'il charrie peuvent faire l'effet d'une bombe. Marquer au fer rouge. Interroger. Celui d'Israël et de Palestine s'exporte bien. Il voyage à travers les festivals où le public occidental applaudit à tout rompre les désirs pacifiques de ses illustres représentants. Mais touche-t-il vraiment les principaux intéressés ? Les films sont-ils tous vus en Israël ou en Palestine ? Pas si sûr. Cela n'empêche pas les réalisateurs de réfléchir et de proposer. De tisser des passerelles et de faire aussi équipe, en dépit des différences et des maudits griefs.

C'est le cas de Scandar Copti, Palestinien d'Israël et Yaron Shani, citoyen israélien avec Ajami (zone de la ville de Jaffa), un véritable obus cinématographique sorti en 2010. Point de parti pris dans ce long métrage, les cinéastes se contentant de filmer sèchement un quartier sous tension où n’importe quelle discussion, même celle qui s’amorce sous les meilleurs auspices, peut s’achever dans un bain de sang et de haine.

Ne pas tomber dans la propagande

Finalement, s'il est un fil conducteur que suivent tous ces artistes, combattant les injustices et les hypocrisies caméra à l'épaule, c'est bien la dénonciation de l'absurde. D'une manière ou d'une autre, ils déplorent l'incommunicabilité et la frustration qu'elle exhale. Le palestinien Elia Suleiman, qui dit avoir hérité du sens de la dérision de son père, préfère pour sa part marcher sur les pas de Chaplin pour railler la bêtise environnante. Mais avec prudence comme il le déclarait au JT de France 2 lors de la sortie du Temps qu'il reste : "Je ne veux pas tomber dans la propagande, il faut être vigilant car on a toujours tendance à être emporté par ses idées".

Toujours dans l'humour, on saluera Le cochon de Gaza du français Sylvain Estival. Son point fort ? Avoir choisi l'animal banni par les deux camps pour en faire le trait d'union entre un pêcheur palestinien et une habitante d'un kibboutz. D'autres, comme le néerlando-palestinien Hany Abu-Assad, préfèrent la méthode de l'électrochoc, à l'instar du récent Omar ou de Paradise Now dans lequel deux terroristes palestiniens ont pour mission d'attaquer Tel Aviv. "Ce film incite à réfléchir sur les raisons qui amènent des jeunes à commettre des attentats-suicides", remarque Dominique Vidal du Monde Diplomatique.

La paix, enfin ?

Ne jamais avoir peur d'appuyer là où ça fait mal, quitte à froisser les susceptibilités. Tel est finalement le leitmotiv du cinéma israélo-palestinien, qui semble faire bouger les lignes et bousculer les esprits davantage que les paroles des politiciens. Il pousse à la réflexion, à la discussion. Une dynamique que pousse Janine Halbreich-Euvrard, journaliste et critique de cinéma, organisatrice à Paris de la biennale Proche-Orient : ce que peut le cinéma . Une initiative louable pour une femme qui trouve "important de casser l'image stéréotypée, simpliste et biaisée que le public a dudit conflit en ne se fiant qu'à la télévision et à la presse".

D'Intervention Divine d'Elia Suleiman au Sel de la mer d'Annemarie Jacir, de Valse avec Bachir d'Ari Folman à Lebanon de Samuel Maoz, d'Amerrika de Cherien Dabis à L'attentat de Ziad Doueiri, rien ne semble entacher la vitalité d'un cinéma qui peut/veut élever les consciences et canaliser les rages des uns et des autres. Rarement pour le pire, très souvent pour le meilleur. Et toujours envers et contre les obstacles, quels qu'ils soient.