"En moyenne, un homme passe 3 minutes sur Youporn. Le film pornographique que vous allez voir dure 90 minutes, soit 30 fois plus longtemps…" C’est ainsi que Ovidie, ex-actrice reconvertie dans la réalisation de film porno féministe mais aussi dans le documentaire et la littérature, introduit son nouveau film Pulsion diffusé le samedi 5 avril sur Canal +. J’ai souri à la boutade, me demandant ce que je faisais là. Car je le confesse, quand Ovidie m’a invité à l’avant-première de son nouveau film, j'étais un peu inquiet. Je suis du genre timide mais je me soigne… au rhum en général. Là, l’apéro était prévu après.

L’avant-première avait lieu dans un cinéma "classique" du quartier indien de Paris. Dans la file, je dévisage les invités. Parmi eux, il y a sûrement les acteurs et les actrices du film. "De qui vais-je voir le sexe en érection ? De qui vais-je voir les seins ?" Ce n’est pas le genre de question qu’on se pose avant de pénétrer dans un cinéma. Une cinéphile sans âge : "quel est le film ce soir ?" demande-t-elle. "Un porno. C’est une projection privée"˝ lui répond-on, rendant la dame pivoine.

Les stars du porno sont des filles comme les autres

Je m’assois et continue de regarder mes voisins. Je reconnais Angell Summers, qui vient de se "rhabiller", c’est-à-dire d’arrêter sa carrière d’actrice pornographique et dont c’est probablement l’un des derniers films. Elle est souriante, habillée sobrement. Son dos nu laisse apparaître un joli tatouage. Elle consulte régulièrement son téléphone. Une jeune fille comme les autres.

Le film commence et la caméra suit une jolie rousse, interprétée par Emy Russo, qui est prise de spasmes orgasmiques dans le métro. Au travail, elle se précipite aux toilettes pour se masturber. On découvre qu’elle est en fait victime de Syndrome d’Excitation Génitale Persistante (SEGP). Son docteur lui conseille de suivre un stage pour tenter de se soigner à la campagne. Elle y rencontrera entre autres "patients", le couple candauliste, la fille exhibitionniste, l’asexuelle, celle qui n’aime que le danger jouée par Angel Summers. Et évidemment, tout ce petit monde va beaucoup faire l’amour.

"Pas une grosse différence entre une scène de cul et de comédie classique"

J’en viens presque à oublier que je suis devant un film pornographique. Le contexte d'un cinéma plein d’inconnus n’étant pas (pour moi) propice à l’excitation. Alors qu’à l’écran elle fait l’amour avec deux inconnus à la lueur de lampes torches, je jette un œil à Angell Summers qui, quelques rangs devant moi, consulte toujours son téléphone. Surprise : je pensais que se savoir sur grand écran, entourée de deux hommes, le tout devant 200 personnes, la concernerait plus que ça. "Tu sais, les actrices regardent deux choses : si elles sont jolies à l’image et si elles jouent bien. Il n’y a pas de grosses différences pour elles entre une scène de cul et une scène de comédie classique", m’éclaire ensuite Ovidie. Pour ma part, je ne regarde pas mon téléphone et apprécie vraiment un film parfois drôle, où l’érotisme et le hard se mêlent.

Les lumières se rallument, et je me rends compte que juste devant moi se trouve l’actrice principale du film. Je lui souris un peu bêtement. Nous quittons tous la salle comme si nous venions de voir un film traditionnel. J’aimerais féliciter Ovidie mais… Qu’est-ce qu’on dit à une réalisatrice après avoir vu son porno ? "C’était super, j’ai bandé comme un malade ?" Gênant. Et pas vrai en plus. Je me dis que j’improviserai quand je serai devant elle. Elle m’accueille d’un sourire gêné. La perfectionniste n’a pas trop aimé son film et elle a tort : c’était beau, c’était chaud, c’était drôle. Ovidie listait sur son blog le Top 10 des raisons de ne PLUS aller sur Youporn. Son film en fait une onzième.