Marie Pommepuy et Sébastien Crosset sont mariés et ont regroupé leurs identités sous le pseudo Kerascoët. Avec Fabien Vehlmann, scénariste, ils sont en sélection cette année, au festival d'Angoulême, avec "Jolies ténèbres", une sorte de comptine macabre à ne pas mettre entre toutes les mains. Rencontre terrible avec ce trio de trentenaires qui aiment "les choses horribles".

Si on devait résumer l'idée de départ de "Jolies ténèbres" ?
Marie Pommepuy : On avait envie de raconter une histoire se déroulant en plein air, avec plein de personnages minuscules, et pour décor général le cadavre d'une fillette en décomposition. Et ensuite il se passe plein de choses... souvent horribles.

Mais c'est une idée macabre !
M.P : (Rires.) Oui, c'est vrai, mais on a le droit, non ? Et puis ce n'est pas que macabre. L'idée, et je précise que je suis athée, c'était aussi de créer une petite mythologie et de broder une histoire imaginaire autour de ça. On s'est fait plaisir à inventer tout un monde...
Fabien Vehlmann : Pour revenir à nos idées macabres, je pense que tout le monde en a, de même que tout le monde fait des rêves et des cauchemars tordus. C'est naturel. Finalement, on a juste été un peu plus loin en en faisant une BD. Après, j'avoue, régulièrement, on était nous-mêmes choqués par les trouvailles des autres. On se disait : "C'est vraiment gore, c'est vraiment horrible !", mais finalement ça nous plaisait bien (Rires.)

Qui est le plus morbide de vous trois ?
M.P : On a tous les trois du goût pour ça. Sébastien, un peu moins...
Sébastien Crosset : Je suis un peu plus sain. (Rires.)
F.V : Mais c'est aussi une sorte de catharsis d'inventer des histoires pareilles, comme ce moment où nos personnages font "comme si" ils célébraient un enterrement, et où une petite fille finit enterrée vivante. En tout cas c'est un matériau génial à travailler. Ça nous renvoie tous à nos souvenirs. Les enfants peuvent être très cruels entre eux. Il n'y a vraiment pas de morale.
S.C : Quand on est petits, les jeux tournent aussi très souvent autour de la mort. Jouer aux Indiens et aux cowboys, c'est jouer à se tuer... J'avoue quand même qu'en réalisant l'album, je trouvais certaines scènes horribles parce que je me mettais dans la peau des personnages...
M.P : ... oui, pour moi aussi, les tuer, ça a été super dur. (Rires.)

C'est marrant, on dirait qu'en disant ça, vous jubilez...
F.V : Oui, c'est vraiment un jeu...

Les traits sont enfantins, mais c'est donc plutôt un livre pour adultes...
S.C : Oui... ou pour enfants pervers...
M.P : ... pour enfants psychopathes. (Rires.)
F.V : Certains parents nous ont quand même dit qu'ils l'avaient lu avec leurs enfants, qui leur posaient plein de questions, sur la mort par exemple. Je pense effectivement qu'il vaut mieux accompagner les enfants dans leur lecture et ne pas les laisser seuls avec le livre...
M.P : Ça pourrait leur donner des cauchemars...
S.C : Alors qu'un adulte perçoit l'humour noir, le second degré...

Quelle réaction espériez-vous susciter chez les lecteurs ?
M.P : N'importe laquelle pourvu qu'il y en ait. En allant loin en termes de cruauté et en renvoyant le lecteur vers son propre ressenti, on voulait vraiment que le lecteur soit touché, comme nous l'avons été en faisant l'album.
F.V : Faire pleurer les enfants, ce n'est pas notre but, en tout cas. Quant aux adultes, s'ils veulent bien rentrer dans l'album, il faut adopter une sorte de lâcher-prise. On ne donne pas de clés. Est-ce que la petite fille a été assassinée, quel âge a-t-elle, qu'est-ce qui s'est vraiment passé, etc. ? On laisse l'imagination faire le reste...

Référence : "Jolies Ténèbres", de Kerascoët et Fabien Vehlmann, 96 pages, 16 euros, Dupuis