Ils blablatent comme des perroquets, rient fort sans peur de se casser la mâchoire, pleurent jusqu’à endommager leurs glandes lacrymales. Ils brûlent la chandelle par les deux bouts, occupent l’espace avec gloutonnerie, se cognent violemment contre les aléas du quotidien. Et tant pis s’ils se brisent ! Ils… sont Les Ogres qui ont donné son titre au second long métrage tourbillonnant de Léa Fehner. Plus précisément : les membres d’une troupe de théâtre itinérant inspirée par celle des parents de la cinéaste ; laquelle a grandi dans les années 1990 au coeur-même du tintamarre des caravanes. 

Détonnant indubitablement dans le paysage actuel de la production française, cette oeuvre foutraque et déglinguée exsude dès ses premières secondes une liberté aussi brillante que salutaire. Ici, Léa Fehner parvient, avec l’équilibre précaire et touchant d’un saltimbanque à qui tout sourit, à poser un regard distancié sur cet univers qui lui est si cher. Jamais sa mise en scène, dynamique et virevoltante, ne cherche en effet à enjoliver son propos, ou à le figer dans une représentation schématique et idéalisée de l’existence bohème.

Long et exaltant torrent

Les personnages qu’elle dirige d’une main de maître -d’un chef de file autocratique à son amante de passage en passant par un flutiste sur le point d’être père- sont suffisamment contrastés pour faire valser ces Ogres de l’ombre à la lumière. Tour à tour détestables et héroïques, farouches et attachants, ces étoiles filantes tracent leur route cacophonique dans une urgence vitale. Leur fougue et leur panache rappellent d’ailleurs -osons l’étrange comparaison- le jusqu’au-boutisme zélé des têtes brûlées de Mad Max - Fury Road

Etourdi et pantelant par cette énergie contagieuse, le spectateur ne peut alors qu’embarquer pour cette fuite vers l’avant collective, cathartique et nécessaire. Et vibrer, malgré quelques longueurs, devant cette radioscopie touchante de ces êtres ivres de gloire et de reconnaissance et, en même temps, complètement consumés par leurs propres tourments. Il ne vous reste plus qu’à vous faire emboutir par ce torrent de vie(s), hymne au vivre-ensemble, à l’épicurisme et à l’art. Quel qu’il soit, ou qu'il soit.   

A LIRE AUSSI >> "Au nom de ma fille" : notre interview d'André Bamberski