Depuis l'annonce des nominations à la 88e cérémonie des Oscars, la polémique née sur les réseaux sociaux n'en finit plus de rebondir. Oscars So White ? L'absence totale, pour la deuxième année consécutive, de comédiens afro-américains parmi les candidats à la statuette dorée fait en tout cas beaucoup parler. Plusieurs stars ont d'ores et déjà décidé de boycotter la soirée comme Will Smith et sa femme Jada, ainsi que le réalisateur Spike Lee, pourtant récompensé l'an dernier pour l'ensemble de sa courageuse carrière.

Le comique noir Chris Rock, qui présentera les festivités, a lui décidé de réécrire son discours afin d'aborder la question qui fâche. Surtout Cheryl Boone Isaacs, la patronne noire de l'Académie des Oscars, a annoncé le week-dernier le doublement de ses membres féminins ou provenant de minorités ethniques d'ici 2020. A l'heure actuelle ils sont 6 200 dont une immense majorité d'hommes... blancs à 94%. "Et la plupart ne sont pas vraiment sensibles au rap de Straight Outta Compton, l'un des grands absent de la cérémonie", observe Régis Dubois, historien français spécialiste du cinéma noir américain.

"La sensation que l'élection d'Obama n'a pas changé grand chose"

Depuis la création des Oscars en 1928, 39 afro-américains ont été récompensés, dont seulement 15 comédiens. C'est peu, dans un pays où la communauté noire représente 12% de la population. Parmi eux, 4 hommes ont été désignés meilleur acteur - Sidney Poitier en 1963 pour Le Lys des champs, Denzel Washington en 2002 pour Training Day, Jamie Foxx en 2005 pour Ray et Forest Whitaker en 2007 pour Le Dernier roi d’Ecosse – et une femme meilleure actrice, Halle Berry en 2002 pour A l’ombre de la haine. "Souvent les lauréats sont cantonnés aux seconds rôles, ou aux musiques de films comme Prince, Stevie Wonder ou Isaac Hayes", rappelle Régis Dubois.

La dernière comédienne récompensée fut Lupita Nyong’o pour son second rôle d'esclave dans 12 Years a slave en 2014, réalisé par l'Anglais Steve McQueen... unique cinéaste noir récompensé par l'Académie à ce jour. Depuis, zéro nomination malgré le talent cette année d'un Ryan Coogler, le jeune réalisateur de Creed. Ou du comédien britannique Idris Elba, impressionnant dans Beasts of No Nation. Comme un retour en arrière insupportable. "Si la polémique prend autant, c'est quelle fait écho à d'autres choses", estime Régis Dubois. "Elle s'inscrit dans un climat tendu avec les émeutes de Ferguson, et surtout la sensation que l'élection de Barack Obama n'a pas changé grand chose."

En France, une absence longtemps criante

Et chez nous alors ? Ce mercredi matin, l'Académie des César annoncera ses nominations. En 40 ans, deux comédiens noirs ont été distingués. Isaac de Bankolé, le premier, a remporté le trophée du meilleur espoir masculin en 1987 pour Black Mic-Mac. Omar Sy, ensuite, désigné meilleur acteur en 2012 pour son rôle dans Intouchables du duo Nakache-Toledano. L'an dernier la cérémonie a couronné un film tourné en Afrique, Timbuktu de Abderrahmane Sissako, tandis que deux jeunes comédiens noirs étaient nommés parmi les espoirs, Karidja Touré pour Bande de Filles et Ahmed Dramé pour Les Héritiers.

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Avant eux ? Une longue traversée du désert. "De 1976 à 2000, les acteurs issus de la diversité représentent 0% des nominations", résume Louis-George Tin, le président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires). "Depuis, ils représentent 2% des nominés. C'est mieux mais c'est long. Trop long. C'est pourquoi nous avons d'ores et déjà demandé rendez-vous à l'Académie des Césars, mais aussi à la ministre de la Culture Fleur Pellerin, pour proposer une réforme du collège des votants, dans la veine de celle qui vient d'être décidée aux Oscars." La liste des nommés, ce mercredi matin, ne devrait pas le démentir...

Des rôles trop souvent stéréotypés

Et si le succès récent de l'ancien pensionnaire du SAV de Canal + offre un visage "grand public" à la diversité, "vous remarquerez qu'il est toujours accompagné d'un blanc", observe Régis Dubois. Dans Intouchables (par François Cluzet), dans De l'autre côté du périph' (Laurent Laffite) et encore dans Chocolat qui va sortir (James Thiérée – ndlr). "Comme si les producteurs français pensaient que les noirs, seuls, n'étaient pas bankables. Et ça, une grande partie du public ne le comprend pas."

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