Le Vicomte Olivier de Kersauson de Pennendreff nous attend dans un cinq étoiles du 8e arrondissement parisien. Dit comme ça, ça fait Grand Siècle. La réalité est plus décontractée : "l'Amiral" attend son déjeuner sur un canapé, parlant et toussant de la même voix rocailleuse, avec des rires brefs. Olivier de Kersauson fait penser à Depardieu, ce côté ogre prêt à tout envoyer valser si une question ne lui plaît pas. Sauf que cet ogre-là a été un grand navigateur. Et l'est toujours, même rangé des bateaux. Ciao la compétition, à lui les parties de pêche dans les tièdes eaux polynésiennes où il a à moitié jeté l'ancre. A lui l'écriture pour en saisir l'enchantement – mot récurrent de son livre.

Une vie à bourlinguer

Le monde comme il me parle évoque pêle-mêle cette liberté, son parcours, son rapport à la compétition, son horreur des contraintes inutiles. Ses moments de grâce, toujours liés à la mer, rarement aux autres, malgré de belles pages sur Tabarly, avec qui il a longtemps navigué. Kersauson bourlingue toujours : "J'habite à Tahiti pendant deux mois, puis je pars 15 jours en Europe, je passe la semaine à Paris et le week-end à Brest." Mais sa vraie vie, elle est à l'autre bout du monde. "Je m'étais toujours juré de revenir à Tahiti, que j'ai découvert à 20 ans, mais ce n'était pas compatible avec le métier que je voulais faire. L'enchantement n'a jamais baissé. Ce monde maritime polynésien, au milieu du plus grand océan du monde, c'est un vrai bonheur. Quand on est en ville, même dans les plus belles, on peut avoir des moments agréables, mais pas de moments sublimes comme là-bas." Lui qui a mené des équipages faire le tour du monde pêche désormais en solitaire. A sa manière : "je fais des choses que je ne ferais pas avec un équipage. En général, j'ai toujours été le maître à bord (rires) !"

La haine des contraintes inutiles

Kersauson traîne une image de bourru misogyne qui vacille à la lecture de ces pages. Né dans la Sarthe, donc loin de la mer, il a failli périr d'ennui à l'école, avant de se découvrir marin à l'adolescence. Et tout a changé pour ce fils de bonne famille. "Moi qui ai été élevé dans les contraintes, j'avais compris que si on ne pouvait pas y échapper, on pouvait les choisir. Je ne pourrais pas vivre dans une pièce sans fenêtres, alors que d'autres mourraient de froid, de peur, de fatigue, sur un bateau qui secoue, alors que ça me paraît normal à moi." C'est tout de même dur, la navigation en haute mer ? "On s'en fout que ce soit dur !" tonne-t-il. "Il n'y a rien de beau qui ne soit pas dur. Ce n'est pas l'effort qui est gênant, c'est l'effort qui n'aboutit à rien."

Plutôt mourir que mal vivre

Kersauson, on l'a compris, mène sa barque comme il veut, où il veut. "Moi, j'ai très vite accepté d'être différent. J'ai eu la chance de pouvoir faire ce pour quoi j'étais fait. Je n'ai jamais eu de doutes, je n'ai jamais reculé, en partant du principe que c'était moins grave de mourir que d'accepter de mal vivre." Voilà pourquoi il est beaucoup question de grands bonheurs dans son livre. "Il faut se décider à s'enchanter. Il faut s'en donner les moyens, de ces rencontres avec les lieux, les êtres, les instants. Faut pas mépriser le bonheur !" Kersauson développe une philosophie du lâcher-prise qu'a bien compris son pays d'adoption. "Ce que j'adore en Polynésie, c'est cette formule : 'aita pea pea', qui veut dire 'c'est pas grave'. Le fait de refuser de se prendre la tête pour des choses secondaires me paraît une intelligence de roi. Et ça me va très bien", conclut-il en attaquant son tartare de thon.

A lire :

Le monde comme il me parle, d'Olivier Kersauson, Le Cherche Midi, 162 p., 16,50 euros.