On l'imaginait comme ses toiles : sombre, impénétrable. Pierre Soulages est tout le contraire. C'est un jeune homme de 93 ans, plein d'humour, ouvert au monde, qui aime le soleil, le vin, ses amis et Colette, sa femme depuis 70 ans pile. Lorsqu'on le rencontre, il vient d'inaugurer son exposition Soulages XXIe siècle, au Musée des Beaux-Arts de Lyon... en prenant le petit-déjeuner avec le personnel du musée. "Une équipe exceptionnelle", déclare le peintre. Son plaisir n'est donc pas feint quand on lui apprend qu'il est le plasticien français le plus cité dans le web cette année. "Ça me plaît beaucoup, sourit-il. Je suis heureux de plaire aux historiens d'art comme à mon chauffeur de taxi de tout à l'heure." 

Soulages, c'est le peintre du noir. Ou plutôt, de la lumière reflétée sur le noir. "Le noir est l'origine de la peinture, rappelle-t-il, puisqu'il y a 340 siècles de ça, les hommes descendaient dans les endroits les plus obscurs de la terre pour peindre. C'est arrivé pendant des centaines de siècles ! Mais quand on se retrouve face à mes tableaux, on voit la lumière réfléchie par l'état de surface du noir. C'est tout un monde, d'une variété absolue." Autant dire que ça passe mal sur un écran... "L'émotion véhiculée par le noir plaît aux jeunes, dit-il. Il y a quelques années, à la signature d'un catalogue, une jeune femme très belle m'a montré sa nuque : elle y avait tatoué un de mes motifs. Incroyable, non ?"

Presque un siècle d'expositions

Pas si incroyable que ça. Soulages a traversé le XXe siècle avec constance, depuis sa première expo, en 1949, à laquelle a assisté André Malraux. "J'ai un parcours tout droit. En peinture comme dans ma vie privée. Ce que j'ai écrit en 1948, je le signe encore aujourd'hui. » Depuis, il promène sa haute carrure de rugbyman – il a failli jouer au Stade français -, entre son atelier parisien et sa maison de Sète, envoyant les mondanités au diable vauvert. Le grand tournant se produit en 1979. "Un jour, je me suis réveillé, et je me suis aperçu que je travaillais sur le noir. Il y avait tellement de noir en moi... que j'ai continué. Un marchand de tableaux m'a dit : vous êtes fou ? On vendait tellement bien ce que vous faisiez avant ! (rires.)"

Soulages n'a rien de l'artiste enfermé dans sa tour d'ivoire. Il peint "par crises. Le jour ou la nuit. Quelquefois, je vais à l'atelier et rien ne se passe. D'autres fois ça démarre, et alors là..." Son exposition à Lyon regroupe des tableaux dont le plus récent remonte à septembre 2012. Il se penche vers sa femme : "A combien d'expositions j'en suis depuis que je peins ?" "Plus de 150", répond-elle immédiatement. "Et dans ce siècle-ci ?" Elle les énumère et conclut : "La vingt-cinquième, au moins." A Beaubourg, en 2009, il avait attiré 520 000 visiteurs. "On aurait atteint 600 000 s'il n'y avait eu les trois semaines de grève..."
D'autres sont programmées en attendant l'ouverture du Musée Soulages à Rodez, sa ville natale. Qu'il a repoussée pour des raisons charmantes. "Il devait ouvrir en novembre 2013, mais aller à Rodez à cette époque, c'est pas drôle... J'ai préféré repousser l'ouverture à mai 2014. Il fera beau, les gens auront plus envie de sortir."
 

A voir :
Soulages XXIe siècle, jusqu'au 28 janvier au musée des Beaux-Arts de Lyon. www.mba-lyon.fr
www.pierre-soulages.com