Les Cahiers d'Esther sont inspirés d'une vraie petite fille. Qu'a-t-elle pensé de votre album ?
Esther, la vraie (j'ai changé son nom), ne m'a jamais demandé à relire les pages de BD adaptées de ses histoires. Il faut dire que j'ai changé pas mal de choses par rapport aux histoires brutes qu'elle me racontait, j'ai dissimulé les noms, la tête de ses copines pour qu'on ne puisse pas les reconnaître. Quand Esther a lu la BD une fois sortie en album, j'avais assez peur de ne pas la faire rire. Mais elle a bien aimé, et elle m'a dit : 'c'est à la fois moi et pas moi'.

Les thèmes universels ne changent pas, eux : l'amitié, la trahison, l'iPhone greffé à la main...
C'est vrai que je n'ai pas eu à pousser Esther dans un sens ou dans un autre quand elle me racontait ses histoires. J'aimais bien lui poser des questions sur des sujets généraux : moi, j'ai horreur de sortir des généralités, mais je trouvais au contraire très marrant de demander aux enfants de parler par généralités, sur la jeunesse, l'amour, la mort... Des choses qui composent une opinion. Souvent, l'absurdité du monde des adultes ressort assez vite quand c'est raconté par un enfant.

Elle a un côté rafraîchissant que n'ont pas les garçons un peu bruts de décoffrage de vos précédents albums...
Oui ! L'autre but de cet album, c'était de prendre le parti d'Esther. Quand elle me racontait des histoires un peu cruelles, comme son copain Mitchell qui se fait taper quand il dit aux filles qu'il les aime, mon premier réflexe, c'est de prendre son parti à lui. Mais non, en fait : vu par Esther, c'est vrai qu'il est 'relou' ! Esther, elle est populaire, bien intégrée dans la société de son école, et ça m'intéressait de reprendre ce point de vue-là.

"J'aimerais faire un album par an jusqu'aux 18 ans d'Esther"

Sa jeunesse est très différente de la vôtre, que vous avez raconté dans L'Arabe du futur...
C'est ce qui a déclenché l'envie d'écrire cet album, c'est quand j'étais en train d'écrire L'Arabe du futur que j'ai revu cette petite fille que je n'avais pas vue depuis longtemps. Et quand on discutait de mon enfance en Syrie dans les années 80, elle me répondait : 'ah oui, mais moi ça ne se passe pas comme ça !' Alors, pourquoi ne pas raconter en même temps une jeunesse française en 2016 ? En tant qu'auteur, ça m'intéressait de voir les points communs, les différences...

Après L'Arabe du futur 3, qui sortira en juin, vous publierez la suite ?
Oui, j'aimerais faire un album par an jusqu'aux 18 ans d'Esther - sauf si elle m'envoie balader entre-temps, c'est possible aussi.

Mettez-vous le cinéma de côté ?
J'ai des projets en cours d'écriture, mais ce n'est pas abouti donc je préfère ne pas en parler. En revanche, j'ai peut-être un projet de dessin animé sur Les Cahiers d'Esther...

Votre solidarité envers les femmes auteurs de BD a-t-elle eu des répercussions ?
Ce qui s'est passé, c'est que j'étais au courant depuis quelques semaines que j'allais être mis sur la liste des nominés. Je ne savais pas qui d'autre y figurerait, je m'attendais à 150 noms. Je ne m'étais pas intéressé au mode de sélection ni de vote, et je me suis rendu compte, au moment où la liste a été annoncée, qu'il n'y avait que des hommes. J'ai été extrêmement gêné, en tant qu'auteur, car j'estimais qu'il y avait des auteurs femmes qui méritaient plus que moi de figurer dans cette liste, et qui étaient totalement oubliées. Je pensais que Claire Bretécher avait déjà eu le Grand Prix, et quand je me suis rendu compte que non, j'ai trouvé ça hallucinant ! Il n'y avait donc pas chez moi de volonté de revendication, mais ça me gênait d'y être.

"Qu'il n'y ait aucun auteur femme était une erreur majeure"

Qui manquait-il selon vous ?
Les Grand Prix, c'est un peu une blague, ce n'est pas très important, il ne faut pas se fixer là-dessus. Mais dans l'esprit des gens, Angoulême représente la bande dessinée, c'est donc un symbole, que le festival le veuille ou non. Et le fait qu'il n'y ait aucun auteur femme dans une sélection qui récompense une carrière d'auteur dans un festival de BD international, c'est une erreur majeure. C'est pour ça que ça a fait autant de bruit : dans le monde, il y a des auteurs femmes majeures, comme Posy Simmonds, qui sont ignorées par le symbole de la bande dessinée. Il y a sans doute moins de dessinatrices que de dessinateurs, c'est vrai, mais c'est surtout qu'il y a des dessinatrices qui sont des auteurs majeurs avant d'être des femmes !

Qu'est-ce que vous préférez en venant ici, à Angoulême ?
Les dédicaces. J'ai passé tellement d'années à regarder les autres signer à côté, maintenant les gens viennent me dire qu'ils ont aimé mes livres... La moitié de mon public est composée de filles, avant c'était de grands ados un peu timides. Je suis pressé de rencontrer mes lecteurs, ils ont énormément changé depuis L'Arabe du futur. Ce qui me fait très plaisir, car ça faisait partie de mes buts en BD, d'intéresser des gens qui ne lisent pas de BD. Quand des gens viennent me dire que c'est la première fois qu'ils viennent à une dédicace, je suis le plus heureux des hommes.

Les Cahiers d'Esther, de Riad Sattouf, éditions Allary, 54 p., 16,90 euros.

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