Cet album est le 11e, comment s'inscrit-il dans votre discographie ?
C’est le 11e ? Vous me l’apprenez. Vous savez, je ne raisonne pas en termes de stratégie. Je me laisse dicter par ma curiosité, mes envies, ce qui me semble naturel. Donc cet album correspond à une histoire que je voulais raconter, la mienne à Newcastle.

Il s’agit aussi de vos premiers morceaux originaux depuis presque dix ans…
Oui, et cela m’angoissait après n’avoir pas écrit pendant aussi longtemps. Mais dès que j’ai décidé de les écrire comme autant de saynètes pour en faire une pièce, ces chansons ont été écrites d’un trait de plume, comme si elles avaient toujours existé au fond de moi. Probablement parce qu’elles parlent de ma communauté, de là ou je suis né, là où j’ai grandi. A l’ombre des navires, toujours gravés dans ma mémoire.

Vous avez voulu rendre hommage aux chantiers navals. Pourquoi ?
Parce que les bateaux sont tout un symbole, d’espoir, de peur, de mort… Il est important de montrer le rôle central de la communauté de Newcastle, du travail, la valeur accordée à la construction des navires. Les ouvriers peuvent se dire 'je l’ai construit de mes mains'. Ce sont des valeurs universelles, dans un monde où nous ne construisons plus.

"La maison où j’ai grandi n’existe plus"

Que ressentez-vous quand vous retournez à Newcastle ?
C’est ambivalent. C’est un endroit où j’ai dépensé beaucoup d’énergie pour m’en échapper. Je ne voulais pas travailler dans les chantiers navals, je ne voulais pas habiter dans cette ville. Je rêvais d’être une rock star (rires). Mais l’ironie, est qu’aujourd’hui je veux honorer un lieu d’où j’ai souhaité m’échapper.

Avec une pointe de nostalgie ?
Oui, parce que c’est un désert industriel. Il n’y a plus de bateaux à construire. La maison où j’ai grandi n’existe plus. La ville n’a plus de cœur, c’est triste.

L’une de vos chansons s’intitule "Dead man’s boots", les chaussures de l’homme décédé. A-t-il existé ?
Certains personnages de mes chansons ont existé, d’autres pas et certains en partie. Cette chanson raconte ma relation avec mon père qui ne voulait pas que je sois musicien au bénéfice d’un métier plus concret. C’est l’histoire d’un père qui ne comprend pas les ambitions de son fils. Il y a beaucoup de colère et de regrets dans cette chanson. Elle est très autobiographique.

"Parfois, certains ont trouvé mon travail prétentieux, étrange"

Dans "August Winds", vous dites qu'à un moment donné, vous tombez le masque. Vous avez le sentiment d'avoir toujours un masque ?
Bien sûr. C’est absolument nécessaire parce que mes faits, mes paroles sont en permanence observés, scrutés. Il faut donc se protéger. Mais, j’ai différents masques, car une partie de mon job est aussi de m’ouvrir. Et je sais qui je suis. Ma famille également.

Par le passé, vous avez dit vivre difficilement les critiques, est-ce toujours le cas ?
Non, pas réellement. Ma seule règle est de faire du mieux que je peux. Parfois, cela fonctionne, parfois cela ne fonctionne pas. En trente ans, le plus souvent, le public a aimé ce que j’ai fait. Parfois, certains ont trouvé mon travail prétentieux, étrange… ce qui compte, est d’être honnête.

Vous avez annoncé une tournée avec Paul Simon. Quelle est l’origine de ce duo ?
C’est très simple, il a été mon voisin pendant 25 ans. Un jour, il est venu chez moi et m’a dit : "et si nous faisions une tournée ensemble". J’ai évidemment dit oui, sachant qu’il m’a beaucoup inspiré dans ma jeunesse, il était une espèce de professeur. Nous allons voir ce que cela va donner.

"Un groupe est comme une bande d’ados, or j’ai 62 ans"

Que ressentez-vous sur scène ?
Je suis comme à la maison. Je ne pense à rien d’autre, je suis dans l’instant. Parfois, les chansons peuvent avoir un sens différent de concert en concert, en fonction de ce à quoi je pense. Et ces moments me manquent.

Le dernier concert de Police remonte au 7 août 2008. C’était vraiment le dernier ?
Je crois que oui. C’était un exercice nostalgique, réussi d’ailleurs. Nous étions contents de nous retrouver, mais il ne s’agissait que de revivre une époque passée. Pas le début de quelque chose de nouveau.

Pourquoi ?
Je ne veux pas être piégé dans un groupe. Un groupe est comme une bande d’ados, or j’ai 62 ans. Et puis on ne peut être libre dans un groupe.

"Nous n’avons d’autres choix que d’évoluer… ou de disparaître"

Quel regard portez-vous sur Police ?
Je suis fier. Il est rare de voir des groupes tenir aussi longtemps et être heureux. Certains, passé un certain cap, doivent rester ensemble, comme dans un mauvais mariage. Je pense que j’ai arrêté Police au bon moment, car je n’ai pas envie d’un mauvais mariage.

Quel regard portez-vous sur le monde, sur la crise qu’il traverse ?
Nous traversons une crise dans tous les domaines, environnemental, économique, politique, philosophique, artistique… Nous n’avons d’autres choix que d’évoluer… ou de disparaître. Nous sommes tous sur le pont. Il faut voir cela comme une opportunité. Je suis optimiste.