Laurent Obertone est l'auteur de La France Orange mécanique, brûlot sur l'insécurité en France paru en janvier dernier. Les enquêtes - et la controverse - ça le connaît. Ce journaliste et écrivain de 29 ans s'est abondamment documenté avant de livrer le récit de la double attaque d'Anders Behring Breivik, le 22 juillet 2011 à Oslo puis sur l'île d'Utoya, avec une grande force littéraire. Utoya (Ring) se place désormais dans la lignée du De sang-froid de Truman Capote et de L'adversaire d'Emmanuel Carrère. Il a déjà reçu vingt demandes de traductions, dont le norvégien.

A la source du mal : la préparation de Laurent Obertone

"Dès le début, je me suis intéressé à l'affaire et j'ai pris beaucoup de notes. Lors du procès de Breivik, qui l'a déclaré non pas fou mais coupable de 77 assassinats, je me suis dit qu'il fallait écrire là-dessus. L'intention du livre de Richard Millet était bizarre, alors qu'un événement d'une telle ampleur méritait un compte-rendu assez précis, avec quelque chose de plus qu'un rapport psychiatrique ou une froide analyse."

Se mettre dans la tête du monstre
"Quand est dans la tête de Breivik, ça permet de vraiment mesurer l'espace qu'il y a entre lui et le reste du monde. C'est paradoxal : on est à la fois dans sa tête et on se rend compte à quel point on en est éloigné ! Au début, le livre était écrit sans les insertions de témoignages, et c'était étouffant. Avec ces retours à la réalité, ça casse toutes les envolées de Breivik. Mais ça montre aussi que lui se place très au-dessus et que cette réalité ne l'atteint pas."

S'imprégner des lieux du crime
"Je suis allé plusieurs fois en Norvège, surtout l'hiver. Pour sentir l'ambiance, c'est essentiel. Quand j'étais à Utoya, il y avait vraiment quelque chose de difficile à définir. Y penser depuis longtemps joue beaucoup mais on sent un poids, une tension. En ce moment, des rénovations sont encore en cours, c'est le débat en Norvège pour savoir s'ils vont recommencer à y organiser les camps travaillistes d'été ou pas. Certaines familles veulent un mémorial et rien d'autre."

Exprimer l'inexprimable
"Pendant l'écriture, j'ai eu le vertige. Lire les rapports d'autopsie, les 1 515 pages du manifeste de Breivik, écouter les témoignages des familles des victimes, ce qu'il a dit au procès, les interrogatoires de la police, près de 300 heures où il parle juste après l'attaque.... On a du mal à imaginer qu'il ait pu fantasmer tout ça pendant neuf ans, enfermé sur lui-même en s'imaginant tout-puissant, jusqu'au passage à l'acte, ça dépasse l'entendement."

La réaction en Norvège
"Le traumatisme est encore vif là-bas, ce ne serait pas possible d'écrire ce livre-là, ne serait-ce que pour avoir le recul. C'est un petit pays de 5 millions d'habitants, où tout le monde connaît une famille de victime et se souvient de ce qu'il faisait le 22 juillet 2011, un peu comme les Etats-Unis avec le 11-Septembre. C'est un traumatisme, il faudrait remonter à la guerre pour trouver l'équivalent. Breivik est condamné à la peine maximale en Norvège : 21 ans de prison. La punition semble légère pour nous... et pour les Norvégiens aussi dans ce cas précis."

La réaction de Breivik
"Je n'ai pas voulu rencontrer Breivik, même si j'aurais pu, parce que je sais comment ils s'y serait pris pour me manipuler. Les faits veulent déjà dire bien plus que ce qu'il pourrait en dire. Ce que j'essaie de montrer, c'est qu'Utoya et Breivik, c'est la même chose, il a créé une sorte de monstre. Son avocat a demandé le livre, il va donc probablement faire un résumé à Breivik. Je pense qu'il ne va pas aimer... Il est tellement narcissique ! Il a déclaré vouloir écrire trois livres lui-même. Les éditeurs vont tergiverser mais ils auront du mal à résister, car c'est sûr que ça aura de l'impact."

A lire :
Chronique d'un massacre annoncé
"Quand je pose le pied sur le quai, l'île s'empare de moi." La première phrase du récit de Laurent Obertone est ambiguë. Qui parle ? L'auteur, Breivik... ou le lecteur ? Breivik, bien sûr, mais le même sentiment étreint d'emblée le lecteur pour ne plus le lâcher. Admirablement construit, Utoya alterne le récit précis de cette journée maudite, le flash-back autobiographique, les témoignages et les rapports psychiatriques. On est médusé, horrifié, passionné de bout en bout, comme dans le plus atroce des polars. Une déflagration.
Utoya, de Laurent Obertone, éditions Ring, 430 p., 20 euros