La conversion numérique est-elle un piège mortel pour les journaux ? C'est la question que posent Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, les fondateurs de la revue XXI. A l'heure où la presse traditionnelle connait une crise sans précédent, le duo jette un pavé dans la mare en proposant un manifeste retentissant de 20 pages pour un journalisme utile et sans publicité.

"Et si les dirigeants de la presse mondiale se trompaient en investissant à tour de bras dans les applications, les sites et les rédactions multimédias ? Et si les chiffres mirobolants des pages vues et les audiences faramineuses des titres de presse transformés en 'marques médias' étaient un leurre ?", se demandent les fondateurs de cet objet journalistique.

Une revue à la frontière du livre et du magazine

Vendu 15,50 euros en librairie ou sur abonnement, XXI qui ne compte pas sur la publicité pour son financement, a rencontré le succès dès sa sortie. Diffusée à 50 000 exemplaires, la revue est même bénéficiaire. Un luxe dans le secteur. Son concept ? Raconter sur 200 pages, l'information grand format. Un modèle a fortement inspiré d'autres publications du même type (HoboWe demain).

Dans une société où l'information est considérée comme "old" au bout de deux heures, et où les journalistes passent plus de temps assis derrière leur écran que sur le terrain, ils considèrent que la mutation numérique est un gouffre financier. Pour se refonder, la presse a besoin "d'accomplir une révolution copernicienne". Ils plaident ainsi pour une presse sans publicité, financée par ses lecteurs, et qui doit retrouver sa valeur en étant "utile, désirable et nécessaire".

Le numérique, un journalisme à part entière

Si les auteurs de ce manifeste se défendent de vouloir donner des leçons, les réactions n'ont pas tardé à fuser. Libération a rapidement dégainé. "Le journalisme n’est pas une religion ancienne menacée d’extinction dont les rites et les formes seraient gravés dans le marbre depuis la nuit des temps, écrit Vincent Giret En persistant à opposer de manière aussi caricaturale, papier et numérique, comme dans un univers en noir et blanc, nos deux confrères se refusent aussi à penser cette nouvelle aventure humaine qui bouleverse et redéfinit l’ensemble des liens sociaux."

S'il ne remet pas en cause la nécessité d’un journalisme utile, Pierre Haski met quant à lui en garde contre le retour de la sempiternelle querelle entre Anciens et Modernes. "Le numérique a fait perdre aux journalistes le monopole de la parole, et nous estimons, à Rue89, que c’est une bonne nouvelle pour tous, à commencer par la démocratie", conclue le co-fondateur du site d'informations.

"Le numérique est un journalisme à part entière et s’apparente même à un retour aux sources, défend de son côté Serge Michel, directeur adjoint des rédactions du Monde, interrogé par Télérama. (…) Internet n’est pas un piège, c’est un multiplicateur de la presse. J’aime beaucoup XXI, mais leur plaidoyer est légèrement pro domo."