Un vent de colère gronde chez les travailleur(se)s du sexe du monde entier depuis  les assassinats de leurs consoeurs Jasmine (Suède) et Dora (Turquie). Le fameux « modèle suédois » de pénalisation des clients, sensé protéger les prostituées étant désormais internationalement remis en question.

« La stigmatisation tue »

ll y a quelques jours, je vous faisais part de l’abominable histoire de Jasmine Petite, une militante et travailleuse du sexe suédoise, sauvagement assassinée par son ex compagnon dans un contexte de stigmatisation de la part des services sociaux suédois. Eva Maree, dite Jasmine Petite, avait perdu la garde de ses enfants lors d’une séparation conflictuelle avec un homme dont elle se plaignait des violences. La garde de ses enfants avait été confiée au père, bien qu’il soit potentiellement dangereux, sous prétexte qu’Eva Maree n’exerçait pas une activité « convenable ». Malgré ses plaintes auprès de la police, les services sociaux ont maintenu ce système qui obligeait un maintien de contact avec cet homme, créant ainsi un contexte propice au drame qu’elle redoutait : il l’a poignardée à mort. Si vous n’avez pas suivi l’affaire, je vous encourage à lire l’article en question.

Le 19 juillet, des travailleuses du sexe du monde entier se sont regroupées sous des parapluies rouges, emblèmes de leur lutte, dans 31 villes, de Glasgow à Paris, en passant par Berlin, Toronto, et Las Vegas. Des rassemblements ont eu lieu devant les ambassades suédoises, en réprobation au fameux « modèle suédois » tant vanté par les féministes abolitionnistes. Sur twitter, les internautes utilisent en mémoire des victimes le hashtag #stigmakills (la stigmatisation tue). Un site « Jasmine and Dora » a été créé, sur lequel on peut lire un extrait du communiqué suivant :

« Dora était une femme trans, vivant en Turquie, où les assassinats de trans sont parmi les plus nombreux au monde. Si les circonstances sont différentes, elles sont cependant le fruit d’une stigmatisation commune, d’une même putophobie, s’articulant dans le cas de Dora avec de la transphobie.  (…) Pour reprendre les mots de la mère de Jasmine, « nous savons qui a tenu le couteau, mais aussi bien qui lui a mis dans les mains ». De même, si le premier responsable de la mort de Dora est bien son assassin, nous savons aussi combien les politiques discriminatoires à l’égard des travailleurSEs du sexe et des trans’ sont responsables de cette mort, combien elles l’ont encouragée. »


Les failles du modèle suédois

La politique suédoise en matière de prostitution consiste en une pénalisation du client, et non de la personne prostituée. C’est cette pénalisation qui risque d’être très prochainement mise en place en France, et qui est applaudie par des féministes abolitionnistes qui n’ont strictement aucune idée de ce que signifie être travailleuse du sexe et de la discrimination sociale que cela entraîne. Certes, en pénalisant le client, ce n’est plus la prostituée qui risque d’être condamnable juridiquement. Il n’empêche quelle demeure néanmoins du mauvais côté de la loi, et que, si elle n’est pas incarcérable, elle reste attaquable socialement par des organismes d’Etat. Et c’est ce qui est arrivé à Jasmine Petite.

Alors je pose la question aux soit-disant féministes qui prétendent défendre la cause des femmes et « sauver » les prostituées : était-ce que par féminisme qu’il fallait briser la vie de cette femme et lui retirer ses enfants qui étaient, au demeurant, a priori bien élevés et n’avaient jamais été confrontés d’aucune manière à la profession de leur mère ? Etait-ce par féminisme qu’il fallait la convaincre que sa profession était bien plus un problème que le danger que représentait son ex compagnon ? Etait-ce par féminisme qu’il fallait décrédibiliser sa parole lorsque elle se plaignait des violences qu’elle subissait sous prétexte qu’elle se prostituait ? Etait-ce par féminisme qu’il fallait, en confiant la garde à cet homme, lui laisser la possibilité de maintenir un contact alors qu’il était évident qu’elle avait peur de lui ? Quid du traumatisme des enfants qui étaient sensés se développer loin de leur mère, avec un père qui les élevait dans une forme de mépris vis à vis d’elle ?  Et si le père des enfants avait été chippendale ou gigolo, aurait-il été destitué de ses droits parentaux ? Pourquoi les femmes et pas les hommes ?

Non, les prostituées ne sont pas plus protégées en Suède qu’ailleurs. Elles sont stigmatisées, et c’est cette stigmatisation qui brise en premier lieu leur vie.

Jasmine avait des revendications. Elle a exprimé ses besoins les plus fondamentaux, en tant que mère, en tant que femme, en tant que travailleuse. L’Etat suédois a refusé de l’écouter et lui a expliqué, au non du féminisme, ce qui était sensé être bon pour elle. Elle a été massacrée, et depuis des enfants pleurent. Je vous laisse méditer là-dessus.

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