Son rêve américain passe par le vin. Thibaut Scholasch a choisi la Californie, et plus particulièrement la Napa Valley, pour développer sa start-up. En collaboration avec son ami Sébastien Payen, qui travaille depuis la France, ce Montpelliérain a créé Fruition Sciences. Cette start-up basée à Oakland, dans la baie de San Francisco, et à Montpellier, a développé une technologie qui permet de déterminer avec la plus grande précision à quel moment les ceps de vignes ont besoin d'eau et en quelle quantité. A la clé, un meilleur rendement, moins d’eau gaspillée et une qualité du vin améliorée.

Oenologue et docteur en viticulture, Thibaut Scholasch a longtemps collaboré avec le très réputé producteur de vin Robert Mondavi avant de lancer son entreprise. Passionné, il nous explique comment fonctionne l’invention de Fruition Sciences : "Concrètement, il faut voir le cep de vigne comme un tuyau. L'eau transite à travers lui, de manière plus ou moins rapide et en plus ou moins grande quantité selon le diamètre de ce 'tube'. Nous avons créé des petits appareils pour mesurer cela avant d’analyser ces données."

Calculer la vitesse de déplacement de la sève

Sous une couche isolante de 5 centimètres de haut et recouverte de Velcro pour la fixation, se cache une résistance chauffante qui vient entourer la section de la plante ou la circulation de la sève est mesurée. De part et d'autre de la résistance chauffante, deux capteurs de température ont été placés. Le premier détermine la température de la sève (qui est constituée a 99% d'eau) à l'entrée, l’autre à la sortie. Entre les deux, la sève est chauffée. "Plus la différence de température entre l'entrée et la sortie est grande, plus l'eau circule lentement et donc moins la plante boit", indique Thibaut Scholasch.

Ces capteurs sont posés sur des plantes sélectionnées en fonction de leur emplacement afin de refléter l'état hydrique des zones stratégiques du vignoble. L’information recueillie est ensuite envoyée directement par ondes radios à des boîtiers placés au milieu des vignes et alimentés via des panneaux solaires. Ceux-ci répercutent les infos en WiFi à un logiciel de gestion en ligne qui stocke les données dans le cloud.

Des données récupérées en temps réel

En temps réel, Fruition Sciences, mais aussi les propriétaires des vignobles, peuvent donc connaître la quantité d'eau absorbée par les plants et s'il est nécessaire ou non de lancer un arrosage, d'effeuiller les plants pour donner plus de soleil  aux feuilles qui restent et au raisin, ou de drainer la terre lorsqu'elle est gorgée d'eau. En théorie, le propriétaire peut recevoir - où qu’il soit sur la surface de la planète - une alerte sur son smartphone et lancer un arrosage automatisé d’un clic grâce une application. En théorie seulement car personne n'a encore osé sauter le pas. L'œil - et les bras - humains entrent encore en ligne de compte pour "ouvrir " le robinet.

"Ces données sont combinées avec la cartographie des vignobles et avec les données météorologiques de la zone", précise l'oenologue. Un système finalement assez simple mais qui vient mettre à mal des centaines - si ce n'est des milliers - d'années de viticulture.
  "En Californie, les maîtres de chais ou les chefs de culture avaient presque systématiquement tort dans leurs choix d'arroser ou non", avoue - un brin amusé - Thibaut Scholasch. Fruition Sciences a aussi fait quelques tests dans des domaines extrêmement réputés du Bordelais. Même si l'arrosage est hors de question - pour des raisons légales – en France, les domaines cherchent à anticiper l'effet des variations de l'état hydrique des pieds de vigne sur le potentiel oenologique du fruit avant la récolte.

Il est possible de savoir si ce sera un bon millésime bien avant la récolte

Car, d' un simple coup d'œil à des courbes et grâce à un algorithme complexe qu'il a mis au point avec Sébastien Payen, l'oenologue est capable de prédire, bien avant la date des vendanges, si tel ou tel millésime sera a priori un bon cru. "On sait qu'il faut un certain nombre d'heures d'ensoleillement du raisin pour qu'il arrive à maturation. On sait aussi qu'il faut que le plant reçoive de l'eau de manière régulière et modérée. On peut également préparer les ceps à une période de sécheresse anticipée pour qu'ils souffrent moins, ou au contraire drainer la terre pour éviter un apport en eau trop important. Tout cela, nos capteurs nous l'apprennent."

Et l'expérience aidant, Thibaut Scholasch est aussi capable de conseiller les vignobles sur les méthodes. Il a ainsi constaté qu’il était en général plus efficace d'arroser les vignes pendant 12 à 18 heures d’affilée, de préférence de nuit, plutôt que d'hydrater les plants en plusieurs fois avec des volumes réduits. Méthodes de plantation, arrosage, dates des vendanges, ... tout y passe. Fruition Sciences explique tout cela à ses quelque 90 clients que la société possède à travers le monde.

Près de 90 clients à travers le monde

Parmi eux, il y a des vignobles américains très réputés, tels que Silver Oak, Dana Estates, Ridge ou encore Ovid, qui font preuve de pragmatisme et écoutent les conseils du scientifique et de son équipe. "L'équipe de mon vignoble sait maintenant quand et comment irriguer les plants, ce qui permet d'utiliser moins d'eau, confirme Daniel Baron, le directeur technique du vignoble Silver Oak & Twomey Cellars. De cette manière, nous laissons passer plus de temps entre deux arrosages. A la clé, du raisin avec plus de caractère et une meilleure structure des tanins du vin."

Outre les Etats-Unis, Fruition Sciences travaille également avec des domaines en Argentine, en Espagne, en Italie et... quelques-uns en France, surtout dans le sud de l'Hexagone. A la clé, une qualité de production accrue mais aussi - et surtout - un énorme gaspillage d'eau évité. Thibaut Scholasch explique ainsi que leur méthode a permis d'économiser jusqu'à 40 millions de litres par an dans certains vignobles. Mettre de l’eau dans son vin, oui, mais avec modération.