Jean-seb : Pourquoi avoir eu envie de vous intéresser à la mort de Ben Laden ?
Je m'intéresse aux affaires militaires, de défense, de renseignement depuis de très longues années. Ben Laden n'est pas n'importe qui ! C'est quand même à cause de lui que les militaires français sont en Afghanistan. Résultat : comme journaliste, j'ai eu souvent l'occasion d'écrire sur ce sujet. Plus concrètement, mon éditeur l'a demandé ce livre au début de l'année. A l'origine, c'est son idée. J'ai dit "banco" et voilà le résultat.
Moi : Comment les Américains ont-ils retrouvés Oussama Ben Laden ?
C'est l'objet de la moitié de mon livre... D'abord, ils n'ont négligé aucune piste de manière très systématique. Ils avaient obtenu le nom de l'homme qui lui servait de contact avec l'extérieur, son "porteur de courrier" un certain al-Kuwaiti. Ils le cherchaient donc activement et sont parvenus à le localiser en aout 2010 dans la ville pakistanaise d'Abbottabad. Et à partir de là, ils ont accumulés des éléments tendant à prouver que Ben Laden habitait bien dans cette maison. Mais à aucun moment, les Américains n'ont eu la certitude que Ben Laden était là. Jamais la preuve absolue. C'était un coup de poker, avec plus de chance (70%, 90%?) de gagner.
"Le pilote a réussi à crasher son hélico dans la cour"
Rigole : Pouvez-vous nous raconter l'accident d'hélicoptère qui a eu lieu au début de l’assaut des forces spéciales américaines contre la maison de Ben Laden ?
C'est ce que les aérodynamiciens appellent un effet vortex. Un hélico se maintient en l'air grâce à son rotor qui tourne. Il s'appuie sur l'air, comme le fait une aile. Mais il faut que l'air soit suffisamment dense. Plus il fait chaud et plus l'altitude est haute, moins l'air est dense, on le sait et les pilotes américains le savaient bien. Ils se sont entrainés sur une maquette de maison dans le Nevada et tout s'est bien passé. Pourtant lorsque le premier hélico arrive en stationnaire au dessus de la maison de Ben Laden, il commence à tomber : parce que l'air chaud est renvoyé par les haut murs (5m) qui entourent le jardin da la maison... A l'entrainement, il y avait un grillage... et l'air passait à travers. Tout bête, mais catastrophique. Le pilote a réussi à crasher son hélico dans la cour, mais il était détruit.
Gupeur : Sait-on exactement quel soldat a tué Ben Laden ?
Non. On ignore son identité et même Obama ne l'a pas demandé lorsqu'il est allé féliciter les commandos.
Boo : Des gens désarmés dans la maison ont-ils été abattus ? Comment les américains peuvent-ils justifier de tels pratiques ?
Cinq personnes sont mortes : Ben Laden, l'un de ses fils, al-Kuwait, son frère et sa belle soeur. Tous étaient désarmés. Quelle justification ? La guerre...
"Ben Laden était très encombrant"
Zedkaté : Pourquoi avoir tué Ben Laden alors qu'ils pouvaient juste le prendre vivant ?
Parce qu'il aurait été très encombrant ! Même Obama, prix Nobel de la paix, n'avait pas envie d'une longue détention, d'un long procès qui se serait soldé par une condamnation à mort. Ceci dit : si Ben Laden s'était rendu à la justice américaine, il serait toujours en vie...
Anonyme : Pourquoi les USA n’ont-ils pas voulus, ni expertiser le cadavre, ni montrer des photos ? (sous prétexte que cela choquerait), car, rappelons le, Ben-Laden avait semble t-il des "sosie" en cas de problème, alors, sans expertise, comment être sur que c'est le vrai Ben Laden ?
Ce n'est pas exact. Le cadavre a été soigneusement expertisé et cela de plusieurs manières : en le mesurant (Ben Laden faisait presque 1,95 m), en comparant la photo de son visage avec les photos précédentes et grâce à des test ADN. Obama voulait être sur que c'était bien lui qui venait d'être tué. D'ailleurs Al Qaida l'a reconnu une semaine plus tard. Les photos ? Elles existent, mais elles ne sont pas belles à la voir. Ben Laden a reçu une balle au dessus de l'oeil gauche, dans le front et une partie de son crane a volé en éclats... L'oeil sortait de son orbite. La question s'est posée : faut il rendre publique ces images qui auraient fait la Une de la presse mondiale et seraient devenus des sortes d'icônes. Obama a dit non, mais il a montré les images à certains élus du Congrès. Quant à ses affaires de sosies, ce sont de pures rumeurs.
Guy : Comment les américains ont-ils pu imaginer que jeter le corps à la mer sitôt après son assassinat n'allait pas créer un réel et profond doute dans l'esprit du public? Quelle raison a bien pu conduire à un tel comportement contraire toute logique?
Evidemment qu'ils y ont pensé. La question se pose autrement : que faire du corps ? S'ils voulaient respecter la tradition islamique - et c'était pour eux la priorité - le corps devait être enterré dans la journée. Peu de pays se sont proposés pour accueillir la tombe du chef d'Al Qaida - qui serait obligatoirement devenu un lieu de pèlerinage ou de protestation, bref un abcès de fixation. La solution retenue a été celle en usage dans la marine britannique puis américaine : le corps est immergé. Les docteurs de la loi islamique reconnaissent pour la plupart que c'est une pratique halal - autorisée. Les Américains l'ont d'ailleurs fait avec le feu vert implicite des saoudiens. Il y a un autre exemple : le nazi Eichmann : après sa condamnation à mort, les Israeliens avaient jeté ses cendres à la mer pour la même raison : pas de tombe !
"Oussama était un jeune militant islamiste, fortuné..."
Lea : Le médecin pakistanais qui a aidé la CIA à débusquer Ben Laden a été condamné à 33 ans de prison dans son pays. Une drôle de façon pour les USA de remercier celui-ci. Washington se préoccupe-t-il réellement de son cas ou l'ont-ils laissé tombé ?
Effectivement, le docteur Afridi paye une lourde facture... Mais, vu la dégradation des relations entre le Pakistan et les Etats-Unis, je ne suis pas certain qu'une intervention d'Obama aurait eu un effet positif. Espérons pour lui que son cas se règlera discrètement et qu'il pourra sortir de prison.
Abdou : Quels ont été les véritables liens entre la famille Laden et Bush, Ben Laden a t-il travaillé pour la CIA ?
Non, Ben Laden n'a jamais travaillé pour la CIA, mais il s'est trouvé du même côté qu'elle à la fin des années 80. Oussama est alors un jeune militant islamiste, fortuné, qui soutient la cause des Moudjahines afghans en guerre contre le régime communiste afghan et l'armée soviétique. La CIA les soutient aussi, via les services pakistanais et saoudiens. Ils sont donc du même côté, comme Staline et Churchill l'étaient contre Hitler. De là à dire que Staline aurait été un agent britannique...
Les liens avec la famille Bush ? A priori aucun. Ce qu'il faut connaitre, c'est l'origine familiale de Ben Laden. Son père est un richissime homme d'affaires saoudien qui a fait fortune dans le bâtiment et les travaux publics. Le groupe Ben Laden existe toujours et se porte bien. Oussama est un fils de bonne famille d'Arabie saoudite. Mais il devient très antimaéricain au moment de la guerre du Golfe, car il ne supporte pas que des "mécréants" - les soldats américains - foulent le sol "sacré" de son pays.
"C'est comme à la guerre : au final, le plus fort gagne"
Aaron : La mort de Ben Laden a-t'elle mis à mal l'organisation terroriste ? Ou quelqu'un a reprit le flambeau et on en parle plus ?
Al Qaida était déjà très affaiblie avant la mort de Ben Laden et ce dernier le savait parfaitement. Il y avait des débats internes : Ben Laden - qui avait l'esprit politique, avait compris que les milliers de musulmans tués par Al Qaida lui avaient aliéné l'opinion publique dans ces pays. Par ailleurs, Al Qaida n'était plus capable d'attentats de grande ampleur dans les pays occidentaux, depuis Londres et Madrid. La mort de Ben Laden a porté un coup très dur à l'organisation, comme les milliers d'arrestations et les campagnes de frappes avec les drones au Pakistan ou au Yemen. Ce qui subsiste aujourd'hui ce sont des filiales locales de l'organisation, qui sont sans doute de moins en moins coordonnées. Elles agissent au Yemen, au Sahel (avec Aqmi, qui déteint six otageds français), au Pakistan, et peut-être en Syrie.
Holl : Comment se fait-il qu'Al Quaida n'ait plus les moyens de perpétrer des attentats de grandes ampleurs en Occident ? Plus d'argent ?
Al Qaida a reçu des coups très dures : ses responsables ont été tués ou sont en prison. L'essentiel du travail a été fait par les services de renseignements occidentaux et arabes. C'est comme à la guerre : au final, le plus fort gagne.
Les Services secrets pakistanais sont des "tueurs"
Kolao : Les services pakistanais sont-ils vraiment les alliés des Américains ? Jouent-ils un double jeu ? Ont-ils aidé à la traque de Ben Laden ?
Les services pakistanais ISI ne sont pas des alliés des Américains, ni des Occidentaux. Ce sont même de redoutables adversaires, des "tueurs" dit on dans les milieux du renseignement. Ils ont été soigneusement tenus à l'écart par les Américains qui ne ne voulaient pas risquer qu'ils informent Ben Laden.Les Pakistanais jouent-ils double jeu ? Il n'y a pas de preuves publiques, mais les Américains ont trouvé beaucoup de choses dans la maison de Ben Laden, et les relations avec les Pakistanais se sont très dégradées après le raid... Il y a peut être un rapport de cause à effet.
Politiquement, toutefois, il faut comprendre la position du Pakistan. Son ennemi, c'est l'Inde et les services utilisent des groupes islamistes radicaux pour combattre les Indiens au Cachemire, leur "Alsace-Lorraine" qu'ils veulent récupérer. Par ailleurs, ils ne supportent pas l'idée d'avoir un pays ennemi dans leur dos, en Afghnaistan. D'où leur intervention permanente dans ce pays, et, en leur temps, leur soutien aux Talibans.
HS : Barack Obama a-t-il tiré un bénéfice politique de la mort de Ben Laden?
Assurément. Pas sur que cela suffise à lui garantir se réélection en novembre, mais aux yeux des électeurs américains, c'est une grande victoire. Cela permet d'ailleurs de partir d'Afghanistan, la tête haute. Imaginons simplement que l'opération ait été un échec : c'était très mauvais pour Obama.
Lopino : Quelle ont été vos sources d'information pour écrire ce livre ?
Des sources ouvertes, c'est -à-dire essentiellement les gens qui ont parlé à la presse américaine. Le tout passé au crible de ce que je sais du monde du renseignement et des opérations militaires. Mon livre ne contient pas de scoop : c'est un récit. Un travail de synthèse sur ce que l'on sait. Il y a des zones d'ombres et je ne fais semblant de tout savoir.
Poi : Justement, quelles sont les zones d'ombres qui subsistent dans cet affaire ?
Essentiellement, sur l'enquête. Sur le raid et ses suites, on sait beaucoup de choses. Mais la manière exacte dont Ben Laden a été retrouvé, là, tout n'est pas clair. Un jour, dans un demi-siècle peut être, on en saura plus. Mais c'est le propre de ce genre d'affaire. Il y a toujours du secret.















