En ouvrant sur son ordinateur le fichier des inscrits sur son site, Alice Barbe a la larme à l'œil. "Chaque fois, ça me fait la même chose", sourit la jeune co-fondatrice de Singa*, association d'aide aux réfugiés. Le nombre de Français volontaires pour accueillir des migrants chez eux a en effet de quoi impressionner. Lancé en juin, le projet Calm (pour Comme à la maison) de Singa ne comptait au départ qu'une poignée d'inscrits. Le 10 septembre, après la vague d'émotion suscitée par la photo du corps échoué d'Aylan, ce jeune enfant syrien retrouvé mort sur une plage turque, le site présenté comme le "Airbnb des réfugiés" avait déjà reçu 5.000 propositions d'hébergement. L'élan de solidarité n'a ensuite jamais faibli : ils sont aujourd'hui 12.000, originaires de la France entière et de tous profils (voir encadré), à avoir répondu à l'appel de Calm. Les attentats de Paris ou les polémiques attisées par les opposants à l'accueil de migrants n'ont eu "aucun impact", certifie Alice Barbe.

L'offre est forte mais les réfugiés... ne sont pas là

"Cela a même au contraire renforcé la volonté des gens", constate également le prêtre Paul de Montgolfier, directeur de Jésuites Réfugiés Services (JRS). Cette structure catholique qui cherche à favoriser les rencontres entre Français et demandeurs d'asile a pour sa part comptabilisé ces quatre derniers mois 7.000 appels de particuliers désireux de proposer leur aide, en particulier en hébergeant un réfugié via son projet "Welcome". Oui mais voilà, si l'offre est grande, la demande, elle, ne suit pas. "Il n'y a pour l'instant pas beaucoup plus de réfugiés que les années précédentes en France, pointe Paul de Montgolfier. Les quelques familles arrivées depuis septembre, triées sur le volet, ont tout de suite été prises en charge par l'Etat". Et celui-ci, selon le directeur de JRS, "freine à tout va".

Cela devrait toutefois évoluer. Lundi, 43 réfugiés sont arrivés dans l'Hexagone dans le cadre de l'accord européen de "relocalisation " conclu en septembre, une cinquantaine d'autres étant attendus en fin de semaine. Et le dispositif "encore en rodage" va sans "aucun doute" monter en puissance, selon les mots du directeur de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, Pascal Brice, auditionné la semaine dernière à l'Assemblée. Il faudra bien pour tenir la promesse d'accueillir 30.000 réfugiés sur deux ans...

En attendant, Calm, qui avait au départ prévu de mener une expérimentation d'un an sur 50 foyers en Île-de-France, a certes revu ses plans à la hausse : 200 hébergements de réfugiés russes, afghans ou syriens, un peu partout dans le pays et d'une moyenne de trois mois, ont été organisés par ses équipes depuis septembre. Chez JRS, qui, depuis la création de Welcome en 2009, avait déjà permis à près de 1500 demandeurs d'asile de passer un certain temps dans une famille française, on a aussi accéléré le rythme. "En Île-de-France le nombre de familles d'accueil a doublé depuis septembre, de 60 à 120", assure Paul de Montgolfier, pas encore en mesure de donner des chiffres pour le reste du pays (le réseau de volontaires de JRS s'est étoffé d'une quinzaine de villes sur la vingtaine où il était jusqu'ici présent). Mais on reste très, très loin de répondre à toutes les attentes. 

"Organiser l'accueil de réfugiés prend du temps"

"On a déçu beaucoup de gens qui étaient dans la réaction émotive et voulaient agir tout de suite, regrette Paul de Montgolfier, qui reçoit régulièrement des coups de fil de volontaires mécontents. Mais organiser l'accueil de réfugiés et décider qui ira dans quelle famille prend du temps". Chez JRS en effet, chaque mise en relation nécessite l'intervention de "coordinateurs" et de "tuteurs", qui veillent à ce que l'hébergement se passe bien. L'association a également dû faire le tri parmi les propositions d'hébergement "excentriques" ou inadéquates : Paul de Montgolfier cite "les huit couchettes d'un bateau amarré dans le port de Toulon" ou des résidence secondaires reculées. Et surtout le fait que, contrairement aux souhaits exprimés dans beaucoup d'appels, ses services ne sont proposés qu'à des demandeurs d'asile isolés et non à des familles.

Singa, qui forme également ses futurs accueillants (mais jusqu'ici en groupe et à raison d'environ deux heures), devrait de son côté pouvoir passer à la vitesse supérieure lorsque son application de mise en relation sera opérationnelle, le 22 février. En faisant jusqu'ici "tout à la main", Alice Barbe et sa petite équipe ont déjà de belles histoires à raconter. "Un accueillant et un accueilli, que l'on a réunis car ils jouaient tous deux du oud, ont depuis monté un groupe de musique et font des concerts", souligne par exemple la jeune femme. Elle-même a hébergé pendant une semaine un réfugié guinéen, avec qui elle a passé des "soirées entières à cuisiner, discuter et écouter de la musique", et qu'elle revoit depuis régulièrement comme "ami". De belles histoires qui ne demandent qu'à se multiplier.

* Vous souhaitez aider Singa ? Votez ! L'association participe au concours de la Fabrique Aviva, qui récompense des idées utiles et innovantes répondant à des enjeux de société. Si vous voulez l'aider à remporter une aide précieuse de 50.000 euros, rendez-vous ici.

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