La vie n'est que succession de choix. Pour avoir (presque) involontairement grillé un feu rouge à vélo boulevard du Palais, à Paris, j'en ai fait la terrible expérience. La maréchaussée m'a en effet mis face à un épineux dilemme : payer une amende de 90 € ou participer à une demi-journée de sensibilisation aux risques routiers pour les cyclistes.

Rendez-vous est donc pris samedi 29 mars à 13 heures, au beau milieu du bois de Vincennes, à la redoute de Gravelle. Il y a foule à attendre devant les barrières de la caserne de police. J'apprendrai plus tard par le capitaine Pujol de la direction de l'ordre public et de la circulation (DOPC) que nous sommes 81 à avoir répondu à l'appel sur 121 personnes verbalisées en une dizaine de jours dans Paris. Beaucoup de jeunes, souvent branchés, majoritairement des hommes. Certains sont venus avec leur deux-roues : vélo hollandais, VTT, single speed, pignon fixe ou encore Velib'.

Le voisin multirécidiviste

L'ambiance est plutôt calme mais se tend à mesure que les minutes s'écoulent. Finalement, vers 13 h 20, une policière consent à nous faire entrer mais par groupe de dix. L'un d'entre nous se plaint du retard. La réponse tombe, imparable : "Personne ne vous a obligés à être là, vous pouvez payer votre amende et repartir chez vous." Après une vérification d'identité, nous entrons dans une salle de conférence aux murs de moquette rose groseille et aux rideaux ocre. Déjà certains, prétextant des enfants à aller chercher, s'assurent que nous serons bien libérés à 16 h 30. Je prends place entre une femme avec son bébé et un jeune homme.

Il me questionne : "T'es là pourquoi ?
- J'ai grillé un feu rouge.
- Ah moi aussi."
Sauf que lui est un multirécidiviste. La veille de sa contravention, il s'est déjà pris 270 euros d'amende : "J'ai grillé un rouge et je ne me suis pas arrêté, mais ils ont fini par me choper avec une fourgonnette. Mais je leur ai bien mis 800 mètres !" Il faut préciser que mon voisin roule en pignon fixe (ou fixie, c'est à dire sans roue libre) et sans frein (le freinage s'effectue en dérapant avec la roue arrière). "Quand tu roules à 30 km/h de moyenne et sans freins, tu as tendance à griller des feux." Logique.

"Il faut changer ce monde"

La salle a fini par se remplir et se montre de plus en plus véhémente. Un homme d'une quarantaine d'années, crâne rasé, en tee-shirt et pantacourt noirs lance brutalement la première offensive :
"Le bon sens fait qu'on a rien à foutre ici.
- Peut-être que vous changerez d'avis à la fin, répond le major sur l'estrade.
- Pas question. Comme ça, c'est clair net et précis. De toute façon, faut changer ce monde."
Mais un autre embraye : "On est ici pour éviter d'être racketté à 100 %"

Le major parvient tant bien que mal à ramener le calme dans la salle et à présenter brièvement l'organisation de la journée pendant qu'un de mes voisins joue à Candy crush sur son mobile. Mais l'homme au crâne rasé n'a pas dit son dernier mot : "Ce qu'il faut c'est un Code de la route pour les vélos. Vous n'avez aucune idée de ce que c'est de faire du vélo dans Paris !" Mais cette intervention militante ne fait pas l'unanimité. "Ça nous embête tous d'être ici mais là il faut la mettre en veilleuse, c'est relou", lui glisse un jeune barbu.

Des déplacements à vélo en augmentation

Après avoir été répartis en 13 groupes, nous passons aux ateliers, chacun animé par un policier. Il y en a 6 : parcours à vélo entre des plots, initiation aux premiers secours, sensibilisation aux angle-mort des bus, équipements cyclistes, Code de la route et alcoolémie. Conçus par la DOPC, ils forment "un tout cohérent", selon le capitaine Pujol. Car si "les déplacements à vélo sont en augmentation, indique le gradé, il y a une méconnaissance des règles de la part des cyclistes, souvent inconscients du danger."

De ces ateliers pratiques, on retient que l'alcool ne fait pas bon ménage avec le vélo, que les chauffeurs de bus ont une très mauvaise visibilité, que le défibrillateur est très utile pour sauver une vie et qu'il est bien sûr formellement interdit de rouler en sens inverse (même si c'est parfois très tentant). Après le tour des ateliers, l'ambiance est à la détente et alors même qu'il est déjà 16 h 35, la grogne se fait à peine entendre. "Nous avons plutôt des retours positifs, commente le capitaine Pujol. Il s'agit de la troisième journée de ce type après celles de juin et d'octobre derniers." Déjà, une nouvelle journée de sensibilisation est prévue le 7 juin. Amis cyclistes, tâchez de ne pas y être.