Bonjour aux metronautes.

Mélanie : La situation du monde du travail est grave. Suicides, placardisations, souffrance au travail. Est-ce qu'une loi suffira à bannir ces mauvaises pratiques de la part des employeurs ? J'ai l'impression qu'ils font beaucoup de com' pour éviter des situations comme chez France Télécom, mais que derrière, la situation reste toujours la même.
Une loi, bien sûr, ne sera pas suffisante. Je pense qu'il faut retravailler l'organisation du travail, les collectifs de travail, le rôle des syndicats et redonner des droits aux salariés par des lois pour qu'ils ne soient pas dans une relation de soumission et de culpabilisation face à des employeurs qui ne considèrent pas la dimension humaine du travail.

Palinka : Je lis votre livre en ce moment et je suis d'accord avec ce que vous dites sur le management. Le problème, c'est que les DRH issus des écoles de commerce sont des machines froides. Comment les humaniser ?
Merci de reprendre cette analyse sur le rôle des DRH. Je pense qu'il faut revenir à une professionnalisation de cette fonction essentielle dans l'entreprise. Les DRH doivent avoir une formation solide en droit social, en sociologie du travail, en psychologie du travail. Ils ne peuvent pas être formés uniquement à travers les critères de la finance et du marketing, car l'humain n'est ni un objet ni un moyen.

Vince : Je vous ai entendu à la radio parler de la fierté qu'on peut éprouver à travailler et c'est souvent oublié. On nous prend pour des machines automatiques alors qu'on est des humains quoi qu'on fasse comme boulot. Pour vous les suicides au travail ne sont pas liés à ça ?
Si, bien sûr. Il y a des formes de travail aliénantes, il faut les combattre en donnant de meilleures protections aux salariés. Mais le travail, c'est aussi ce par quoi on se réalise. C'est ce qui permet souvent de se définir dans la société, dans son rapport aux autres. C'est aussi pour beaucoup, son utilité qui se joue à travers le travail. Cette dimension est souvent niée par ceux qui considèrent le travail comme un simple moyen de production. Je suis très sensible aux thèses de la philosophe Simone Weil qui dans "Carnets d'usine" est une des premières à avoir identifié le rôle que joue le travail dans la construction de la personnalité de chacun.

Mich : Vous avez choisi d’écrire un livre sur les conditions de travail. Aujourd’hui vos propres personnels municipaux (éboueurs, animateurs, musées etc) sont en grève et pas seulement pour les retraites. Est-ce que la ville de Paris est vraiment exemplaire ?
C'est difficile d'être exemplaire et je ne le revendiquerai pas. Mais je pense que les conflits du travail qui sont normaux dans toute organisation humaines, n'ont pas tous à voir avec ce qui s'est passé à France Télécom, heureusement. Dans cette entreprise, l'organisation du travail dédiée à décourager des salariés pour répondre à un plan de départs "volontaires" de 20 000 personnes, a poussé à l'extrême, une logique totalement inhumaine. A Paris, nous ne sommes pas parfaits et nous souhaitons nous améliorer, mais la situation n'est en rien comparable avec celle que je viens d'évoquer.

Théo : Les instances chargées de défendre les droits des travailleurs croulent sous le nombre de demandes de procédures, des plaintes déposées auprès des prud'hommes sont traitées parfois après 3, 4 années d'attente, dans la conjoncture actuelle, n'est-il pas nécessaire de trouver des moyens de désengorger ces instances, et comment ? Qu'en pensez-vous ?
D'abord, je pense que les prud'hommes sont des tribunaux particulièrement intéressants où siègent des juges élus. C'est un système très spécifique à la France et je pense qu'il faut vraiment le préserver. Désengorger les tribunaux, notamment en matière de travail, est nécessaire. Pour cela, je crois beaucoup à ce qui se passe en amont du conflit. La présence de délégués syndicaux, de délégués du personnel, de membres du comité d'entreprise, formés aux questions sociales est un atout que beaucoup d'entreprises ne perçoivent pas. Je pense que les instances représentatives du personnel dans les entreprises, pourraient jouer un rôle de régulation plus important, ce qui permettrait d'éviter des conflits qui arrivent ensuite en prud'hommes. Je pense qu'une meilleure connaissance du droit par les employeurs et les salariés, pourrait éviter aussi un certain nombre de contentieux.

Olive : Vous proposez quoi pour les travailleurs sans papiers ?
Je suis pour la régularisation des travailleurs sans papiers. Je l'ai affirmé aux côtés des organisations syndicales, à maintes reprises. Des personnes qui travaillent, qui cotisent, doivent pouvoir obtenir un titre de séjour et de travail. Je souhaite vraiment que les promesses qui leur ont été faites cet été par le gouvernement, lorsque le mouvement occupait le parvis de l'Opéra Bastille, soient tenues par M. Besson.

Méryl : Une femme, Maire de Paris, ça vend du rêve. Vous, Maire de Paris, ça vend encore plus du rêve. C'est tout le mal que je vous souhaite. Que faites-vous pour vous préparer ?
Méryl, c'est très sympa! Un peu de douceur dans ce monde de brutes, ça ne se refuse pas ;-)

Gamalit : En 2012, Ministre du Travail ? Au moins vous, vous sauriez de quoi vous parlez...
En fait, je ne suis pas à la recherche d'un nouveau job. J'ai un mandat que je souhaite honorer pleinement jusqu'en 2014. Je souhaite vraiment la victoire de la gauche en 2012 et je ferai tout pour qu'elle soit possible, car notre pays va mal et l'exercice du pouvoir tel qu'il est pratiqué par Nicolas Sarkozy et son gouvernement, pousse en permanence les Français à la confrontation. Notre pays a besoin de dialogue, de croire en la force de sa diversité, de croire aussi dans ses capacités exceptionnelles.

Popof : Pourquoi êtes-vous contre le travail le dimanche ?
Parce que je pense que le travail marchand pose un problème à la société toute entière, lorsqu'il n'y a aucun temps de respiration possible. Souvent, le travail du dimanche (en dehors des services publics comme la santé, la culture, les transports,...) est imposé, ne permet pas véritablement le volontariat et perturbe aussi la vie familiale et sociale de chacun. Je pense qu'on peut occuper nos dimanches à autre chose qu'à faire nos courses. C'est du temps à passer avec ceux qu'on aime. La société marchande ne laisse pas ces opportunités.

Pot : Comment réagissez-vous aux accusations d'emplois fictifs à l'encontre du maire ?
Après avoir lu l'article publié dans Capital, je pense qu'il ne s'agit plus de journalisme quand on en arrive à ce stade. Le Maire de Paris a commandé une inspection à l'Inspection générale de la Ville, sur la situation d'agents fonctionnaires mis à disposition d'une mutuelle. Le rapport, demandé par Bertrand Delanoë, dit très clairement que les deux textes qui fondaient cette pratique (l'un en 1948 et l'autre en 1975) sont fragiles juridiquement, et conseille une méthode que nous appliquons aujourd'hui, pour sortir de cette situation qui n'a pas été créée par Bertrand Delanoë (qui n'était pas encore Maire en 1948!). Le Maire a décidé de porter plainte en diffamation car le magazine Capital a totalement déformé la réalité en assimilant qui plus est, la gestion qui est la nôtre depuis 2001 avec celle des emplois fictifs. C'est là que s'arrête le journalisme et que commence la diffamation.

Jajakaja : Pour 95% des Français, travailler n'a de tout temps jamais été une partie de plaisir. Ne pensez-vous pas que la position de la gauche en général et la votre en particulier en ces temps de grève générale sur le monde du travail en France mène à une politique de victimisation du salarié?
Je ne pense pas que la victimisation des salariés soit le fait de la gauche. Par exemple, dans mon livre, je dis très clairement que même si la souffrance au travail est une réalité, cette notion ne permet pas de régler les problèmes que rencontrent les salariés dans les entreprises. En effet, je suis contre la victimisation et la "médicalisation" des relations de travail. Ce qui crée de la souffrance, c'est d'abord une organisation du travail inhumaine, l'éclatement des collectifs de travail, la perte d'influente des syndicats et l'absence de droits réels... Les salariés sont des acteurs de la vie économique, sociale et démocratique de notre pays : ils le revendiquent aujourd'hui et je les soutiens. C'est cette philosophie qui sous-tend le rapport de la gauche au monde du travail.

Ju : Et vous, vous ne défilez pas cet am à Paris ?
Je suis devant l'écran mais j'espère aller rejoindre le cortège, comme lors des précédentes manifestations à Paris.

Ginol : Vous dites que l'auto-entreprenariat est un leurre, pourtant ça fonctionne plutôt bien. Qu'avez-vous contre ?
Je pense que souvent, l'auto-entreprenariat a été utilisé pour renvoyer chaque personne à la responsabilité de son emploi. Il y a des réussites et des choix réels, mais globalement, cela a plutôt été utilisé pour accompagner l'éclatement des collectifs de travail et des droits des salariés. C'est ce que je dénonce dans mon livre, c'est une fausse bonne idée si elle est utilisée massivement.

Vince75 : Dans les médias, on vous voit parfois plus que M. Delanoë. Etes-vous en train de préparer sa succession à la mairie de Paris ?
Bertrand Delanoë est un des rares maires en France, à beaucoup déléguer à ses adjoints. Je trouve que c'est une pratique moderne qui favorise la collégialité et qui tranche avec les vieux caciques, de droite ou de gauche, qui accaparent le pouvoir voire tous les pouvoirs, sans partager et sans penser à l'avenir.

Gina : Le travail est-il encore selon vous à l'heure du chômage de masse un facteur d'intégration?
Oui, plus que jamais. Ceux qui sont privés de travail n'ont de cesse de le dire. Je crois vraiment que le travail, sans idéaliser, permet à chacun de trouver sa place dans la société. Dans mon livre, je décris le rapport au travail que j'ai connu dans ma famille composée d'ouvriers. Même si le travail était pénible, même si les adultes ne gagnaient pas grand chose, le travail était vraiment ce qui fondait l'utilité de chacun.

Livia : Quand la Mairie de Paris va-t-elle imposer un tarif de location au mètre carré qui permettent aux parisiens de se loger à un tarif correct ? Car aujourd'hui, Paris est entrain de devenir comme Venise, une ville musée où seuls les riches peuvent habiter alors que l'âme de Paris, ça a toujours été son peuple !!!
D'abord, cela ne relève pas de la compétence de la Mairie, mais bien de la loi, du gouvernement, au niveau national. Je pense qu'il faudra vraiment, si la gauche gagne en 2012 (car la droite ne le fera jamais), réguler très fortement les loyers dans le secteur privé. Par ailleurs, nous construisons des logements sociaux (pour les plus fragiles comme pour les classes moyennes) en grand nombre. 30.000 ont été financés entre 2001 et 2008 ; 40.000 nouveaux sur la période 20082014. Cette politique du logement volontariste, ne résoudra pas tout, mais nous permettra d'atteindre l'objectif de 20% de logement social à Paris dès 2014 (et non pas 2020, comme le prévoit la loi). Tous les organismes de logement social sont aujourd'hui très inquiets de la ponction que le gouvernement veut exercer sur eux. M. Apparu a prévu de ponctionner 2,5% des budgets des offices HLM : c'est autant de moyens en moins pour améliorer ou construire du logement pour tous en France.

Parissi : Que pensez-vous d'un gouvernement qui passe en force sur la réforme des retraites mais ne bouge pas le petit doigt sur le thème de la souffrance au travail ? Comme si les entreprises allaient se prendre en main...
La situation est très grave : c'est la première fois qu'il y a un tel passage en force sur un sujet social aussi important. Je rappelle qu'il n'y a pas eu de négociations : les syndicats ont été reçus individuellement en amont du projet de réforme, sans même avoir d'indications sur le dit projet. Le débat au Parlement a été écourté... Ce qu'il y a de très grave, c'est d'abord qu'elle ne règle rien d'un point de vue financier et que le système par répartition sera fragilisé et non pas sauvé. Sur la pénibilité, cela atteint des sommets : il faudra que chaque personne aille justifier médicalement d'une incapacité de travail pour bénéficier d'un départ avant l'heure. C'est du jamais vu. Chacun sait qu'aujourd'hui, des salariés qui par exemple travaillent de nuit, ont 7 ans d'espérance de vie en moins, qu'un autre salarié. C'est indigne de traiter avec un tel mépris, la question de la pénibilité au travail, pour ceux qui ont commencé à travailler tôt comme pour ceux qui travaillent dans des métiers difficiles. Je suis aussi scandalisée par le traitement de la situation des femmes, qu'on ne traite que sous l'angle des mères de 3 enfants (et je suis une mère de 3 enfants!) alors que la discrimination au travail concerne toutes les femmes, qu'elles aient ou non des enfants. Cette discrimination a des effets directs sur leurs carrières plus interrompues, sur leurs rémunérations plus faibles, et sur leurs pensions qui sont en moyenne de 800€/mois.

Sina : Quel rôle pour le politique dans le monde du travail aujourd'hui ? celui de régulateur n'est il pas fini désormais?
Non, justement. Après la destruction à laquelle on assiste, il va falloir reconstruire le lien entre le dialogue social indispensable (c'est à dire le rôle des syndicats) et le gouvernement (c'est à dire celui qui propose la loi). Je crois qu'il faut proposer de nouvelles protections au travail qui tiennent compte notamment du fait que les salariés ont des carrières souvent interrompues, qui passent par des temps de travail, de chômage, de formation,... Il faut inventer un système permettant la transferabilité de ces droits tout au long d'une vie. Il y a aussi un chantier très important à conduire au niveau européen : je ne me résous pas à considérer que l'Europe n'est pas notre horizon en matière de droit social et de modèle social. C'est là que nous devons aussi porter nos efforts. Enfin, il va falloir se battre, puisque tout cela a à voir avec la globalisation, pour que les normes relatives au travail qui dépendent de l'Organisation Internationale du Travail (dont la France est membre) soient intégrées au sein de l'Organisation Mondiale du Commerce. C'est un vrai challenge!

TomTom : Anne Hidalgo, c'est une évidence pour moi, vous serez candidate en 2014 pour la Mairie de Paris. Mais face à vous, qui préférez-vous ? Rachida Dati ou François Fillon ? Ou un autre ? Ou une autre ?
On verra en 2014. En ce qui concerne le candidat de la droite, ils choisiront qui ils voudront. Mais je crois que pour être candidat à Paris, il vaut mieux avoir un rapport avec notre ville. Paris, ce n'est pas faute de mieux. Et ça ne peut pas non plus être le tremplin pour l'Elysée... Les Parisiens valent bien une élection à part entière.

Zoa : Bravo pour votre calme face à Eric Brunet samedi. Vous n'aviez pas envie de le claquer quand il vous a traité de "dame pipi" ?
Oh si! Et j'ai failli. Mais je me suis dit que c'était lui faire trop d'honneur et donc, pensant aux dames pipi, je me suis dit qu'il valait mieux être digne. Réac et macho, finalement, ça va bien ensemble...

MikaTop : Il était temps que quelqu'un mette les mains dans le cambouis. Mais la souffrance au travail a encore de sales jours devant elle, non ?
Oui sans doutes. Mais je ne renonce jamais. Je pense que la volonté humaine, politique, doit s'affirmer et lorsque l'on met des mots sur une situation, on trouve plus facilement les solutions : c'est ce que j'ai essayé de faire dans "Travail au bord de la crise de nerfs", co-écrit avec Jean-Bernard Senon.

Un dernier mot Anne Hidalgo ?
A très bientôt et le débat continue avant, pendant et après la lecture de "Travail au bord de la crise de nerfs" sur Formspring : http:www.formspring.meannehidalgo Merci pour la qualité de cet échange, ça fait du bien ;-)