Les "cris de haine" sont "les derniers mots d’amour", chante Charles Aznavour. La relation entre la Licra et Dieudonné résonne encore de cette mélodie. Alain Jakubowicz, le président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme a raconté l’histoire houleuse entre l’humoriste controversé et son organisation, ce vendredi 26 février à l’ouverture de son procès devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, spécialisée en droit de la presse. L’avocat engagé contre les discriminations était poursuivi par Dieudonné pour avoir, dans une lettre ouverte et au cours d’une interview diffusée sur France 2, défini le geste de la "quenelle" comme un "salut nazi inversé" appelant à "la sodomisation des victimes de la Shoah".

À LIRE AUSSI 
>> "Les chambres à gaz... dommage" : Dieudonné devant le tribunal
>> Dieudonné règle ses comptes avec le fisc

Costume bleu élégant, le président de la Licra explique à la barre qu’il l’appelait à la fin des années 90 par son surnom, "Dieudo". Mais aujourd’hui, c’est par son patronyme complet, "Dieudonné M’Bala M’Bala" qu’il désigne son "ancien compagnon de route". En 1997, celui qui est encore un humoriste apprécié est candidat aux législatives de Dreux. Il faisait l’objet "d’attaques racistes inadmissibles", se souvient Alain Jakubowicz. Il demande alors à la Licra de lui venir en aide. "Il avait un très beau projet, de monter un film sur le code noir", rappelle-t-il, un film pour dénoncer l’esclavage. Selon lui, c’est à ce moment précis que Dieudonné a "sombré".

"Signe de reconnaissance ambigu"

"Il n’a pas trouvé les fonds nécessaires" à son projet, poursuit-il. Et s’est mis en tête que l’industrie du cinéma était entre les mains des juifs qui ne voulaient financer des films "uniquement" sur la Shoah. "Puis il a sombré dans l’obsession antisémite. Je n’ai pas compris ce qui est arrivé à cet homme qui a alors changé de route". S’ensuivent alors les premières sorties qui lui valurent son statut de polémiste : les propos dans le JDD sur les juifs, des "négriers reconvertis dans la banque", l’acclamation du négationniste Robert Faurisson lors d’un de ses spectacles, sa chanson "Shoah nanas"…

Jusqu’au geste de la "quenelle", qu’il voulait, disait-il, glisser dans le "fond du fion des sionistes". Alain Jakubowicz dit apporter la preuve que ce geste est antisémite. Il présente au tribunal des photos d’individus, parfois des enfants de "très jeune âge", faisant des "quenelles" devant des sites religieux et jusqu’à Auschwitz. "C’est un signe de reconnaissance très ambigu car il ne signifie pas la même chose selon les personnes", avance le président de la Licra. "Nos victoires judiciaires contre lui sont des échecs. La véritable victoire serait que Dieudonné revienne parmi nous", conclut-il.

"Propagation de l'antisémitisme"

De son côté, Sanjay Mirabeau, l’avocat de Dieudonné, qui n’est pas venu à l’audience alors qu’il était à l’origine de la plainte, apporte au tribunal cinq tomes d’un millier de photos glanées sur Internet pour prouver que les "quenelles" ne sont pas exclusivement réservées pour les juifs. Selon lui, "il ne s’agit pas d’un geste de ralliement", mais un "nouveau bras d’honneur qui veut dire en gros ‘Vous l’avez dans le baba’". Il considère que la Licra a porté atteinte à l’honneur de Dieudonné en enfermant la "quenelle" dans "l’expression d’un salut nazi inversé qui ne l’est en aucun cas".

Un argumentaire qui ne satisfait pas la procureure de la République. Au contraire, cette dernière note que le polémiste "se dit souillé" alors qu’il "est établi que ce geste a contribué à la propagation d’un antisémitisme amplifié par les réseaux sociaux". Même analyse pour Basile Ader, l’avocat d’Alain Jakubowicz, qui en une question met à mal la stratégie de la partie civile : "Pourquoi Dieudonné n’a-t-il jamais dit publiquement qu’on avait détourné son signe de ralliement ?" Au vu de la "mauvaise foi du plaignant", le parquet demande au tribunal de relaxer Alain Jakubowicz, voire de condamner le polémiste à une amende pour procédure abusive. Le combat judiciaire entre les deux hommes sera tranché le 13 mai prochain.

À LIRE AUSSI  >> Dieudonné gagne-t-il ses procès?