Est-on à l’aube d’un nouveau 14 janvier ou d’un 6 février bis ? La première date évoque pour les Tunisiens la sacro-sainte Révolution qui en 2011 a chassé Ben Ali hors des palais de la République. La seconde, la date de l’assassinat de Chokri Belaïd, responsable politique de gauche abattu devant son domicile en 2013. Moins de six mois après, c’est une nouvelle figure de l’opposition qui est exécuté : Mohamed Brahmi, que la Tunisie qualifie à l’unisson de "martyr". La même arme pour les deux méfaits : un 9 mm semi-automatique. Et les mêmes suspects : des salafistes. C’est ce qu’a déclaré le ministre de l’intérieur tunisien au lendemain de l’assassinat.

Les explications de l’exécutif semblent ne pas convaincre les Tunisiens qui se sont massés vendredi, en ce jour de deuil national devant l’Assemblée Nationale Constituante, bravant la faim, la soif - ramadan oblige - et la chaleur. Il a fait jusqu’à 35 degrés à Tunis ce vendredi. Sur l’esplanade qui fait face à l’immense bâtisse, les centaines de jeunes rassemblés ont scandé l’antienne de la Révolution : "Dégage ! "

"L’Assemblée actuelle n’a pas su être à la hauteur des attentes"

Ce qu’ils réclament, c’est la dissolution de cette Assemblée, accusée de ne plus être représentative du peuple. "Leur débat sur les modalités d’héritage entre l’homme et la femme, c’est déconnecté de nos préoccupations, explique une étudiante. Le peuple a faim, et nos élus se touchent pour savoir à quel article de la Constitution la mention de l’Islam doit être faite."

Un sentiment partagé par certains élus. Nadia Chaabane, députée des Tunisiens de France, prévient que même l’arrestation des meurtriers de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ne suffira pas à changer les revendications de l’opposition. "Il faut dissoudre", tranche-t-elle. Sa collègue Karima Souid explique : "L’Assemblée actuelle n’a pas su être à la hauteur des attentes, ne serait-ce que de part l’absentéisme de ceux qui la composent !" Il arrive que près d’un quart des élus sèchent les travaux de rédaction de la nouvelle Constitution. Le président de l’Assemblée a d’ailleurs promis de lutter contre ce phénomène.

Des tentes démontées

L’absentéisme, c’est aussi l’argument avancé par Myriam, une trentenaire rencontrée au coeur des manifestations. Myriam, c’est son pseudonyme. Elle demande à ce que son identité soit préservée, par crainte des représailles. Elle fut l’une des premières à descendre dans les rues au moment de la Révolution de Jasmin : "Le climat actuel me fait penser à Kasbah 1", ce grand sit-in juste après le départ de Ben Ali qui avait abouti à la chute du gouvernement. "Les jeunes que je vois dans les manifs aujourd’hui sont les mêmes qui organisaient les sit-in à l’époque."

Le gouvernement veut éviter que le même scénario se reproduise. Les premières tentes installées jeudi soir sur l’avenue Habib Bourguiba ont été aussitôt démontées par la police. Laquelle n’a pas hésité à faire usage de gaz lacrymogènes quand les occupants se montraient trop récalcitrants. Reste à savoir si les mêmes méthodes seront employées ce samedi au cimetière El-Jallez où auront lieu les funérailles de Mohamed Brahmi. Le 8 février dernier, c’est là qu’avait été enterré Chokri Belaïd.