Si le mot "terrorisme" est omniprésent dans l'actualité et s'invite dans tous les débats, il n'a pourtant pas de définition en droit international. D'où vient-il, quelles en sont les frontières, pourquoi un tel vide juridique... ? Auteur de l'ouvrage Histoire du terrorisme (Ed. Perrin 2014), Gilles Ferragu nous en dit plus sur ce terme qui puise son origine dans l'Histoire de la France.

Les actes isolés, comme dernièrement l'agression antisémite d'un professeur à Marseille, pose la question de la définition du terrorisme. Comment faire la différence entre les actes isolés, terroristes... A partir de quand peut-on réellement parler de terrorisme ?
La frontière n'est jamais évidente. Cela peut aller du réseau terroriste, comme Al-Qaïda qui organise des attentats très complexes, jusqu'au loup solitaire. Le problème n'est pas tellement la personne mais la manière dont l'acte est revendiqué et comment il s'inscrit dans une stratégie. Le terroriste va distinguer cibles et victimes. Sa victime, c'est la personne qui est à terre, sa cible, c'est l'opinion publique. Même pour un individu qui bricole seul dans son coin un attentat, on est dans une logique de terreur à partir du moment où il revendique son acte. On peut effectivement imaginer des circonstances atténuantes pour un individu un peu fou ou ayant des troubles psychologiques mais en attendant, s'il a propagé une forme de terreur et a revendiqué ce qu'il a fait, on reste dans le domaine terroriste.

Le terrorisme passe donc par la revendication...
Oui, la différence entre le crime et le terrorisme, c'est la revendication et la médiatisation. Car sans médiatisation, il frappera moins l'opinion publique. Ce qui s'est passé à Marseille est une affaire terroriste. Mais avec le même adolescent qui aurait tenté d'assassiner un professeur sans revendiquer quoi que ce soit, ce serait un crime.

Selon vous, utilise-t-on parfois le terme terrorisme à mauvais escient ?
On confond souvent terreur et terrorisme. On les rapproche trop aisément. Par exemple, parler de terrorisme de la pensée est excessif. Le terrorisme est une méthode qui utilise la violence physique pour contraindre un Etat ou une population à réagir.

D'où vient le terrorisme ?
Le mot apparaît dans le vocabulaire de l'Etat à la Révolution française. 1793-1794, nous sommes dans le régime de la Terreur. L'Anglais Edmund Burke va alors pour la première fois qualifier les révolutionnaires français de "terroristes" et définir le mot terrorisme comme "une manière de gérer un pays par la terreur". Dès 1798, le mot entre dans le dictionnaire de l'Académie française. Le terme vient donc à l'origine de l'Etat. Puis la Terreur va rapidement passer de la politique d'Etat à l'action de minoritaires. Le 24 décembre 1800, un premier attentat vise le Premier Consul, Napoléon Bonaparte. Ce dernier est convaincu que les Républicains en sont à l'origine, des "partisans de la terreur" qu'il va qualifier alors de "terroristes". Le mot reste et le terrorisme entre dans l'Histoire de France. Le terme va recouvrir à la fois toute violence politique, celle de la terreur d'Etat comme celle des minoritaires.

En existe-t-il une définition universelle ?
Non, au niveau du droit international, il y a un vide. Dans les années trente, la Société des Nations a tenté d'en donner une. Mais l'ONU va se heurter au même problème à partir de 1996 : personne n'est d'accord. Accorder sur une définition commune Israéliens et Palestiniens par exemple, c'est très compliqué. On bute toujours sur le fait de savoir ce qui légitime ou pas la violence. Une partie des pays y verront une lutte de décolonisation ou une lutte de libération nationale. Le terrorisme est donc un mot utilisé pour priver son adversaire de légitimité. C'est une arme rhétorique. Au niveau international, c'est un terme subjectif. Il faut se rappeler que pour Hitler, comme pour Pétain, les résistants étaient des terroristes. Pour Daech, les terroristes, c'est nous.

Peut-on néanmoins imaginer, qu'avec la recrudescence des actes terroristes, les Nations se mettent d'accord ?
Face à une menace sur laquelle tout le monde est à peu près d'accord comme Daech, on peut effectivement imaginer une évolution. Mais elle sera concentrée sur l'Etat islamique. Pour la première fois, un "Etat" revendique des méthodes terroristes, en fait son objet de communication. Comme si le terrorisme international avait désormais une patrie. Il y aura sûrement un développement de la législation sécuritaire, comme le franchissement des frontières, le droit à l'extradition... ainsi que la mutualisation des opérations antiterroristes à travers le monde. Mais une définition commune est trop difficile. Les pays continueront à lutter ensemble contre le terrorisme sans qu'il soit défini au niveau international.

En France, le terrorisme est néanmoins encadré par le code pénal*...
Oui, chaque Etat a sa définition légale du terrorisme. Depuis le XIXe siècle, l'Histoire de France a été traversée par des crises terroristes mais notre manière de considérer le terrorisme a également évolué. Le délit de terrorisme est constitué depuis 1986 et nous avons un arsenal législatif extrêmement important et précis de lois antiterroristes, dont la dernière date de l'année dernière.

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