Ce qui frappe dans un premier temps c'est la boue. Les pieds glissent, s'enfoncent et luttent toute la journée pour l'apprivoiser. La boue est partout, comme pour rappeler à tout un chacun que rien n'est facile à Calais et qu'il faut toujours composer avec les éléments.

Dans ces "camps" de fortune à ciel ouvert, des milliers de migrants s'entassent après avoir fui leur pays en attendant de gagner l'Angleterre. Au début, ils étaient quelques centaines. Depuis les vagues migratoires de cet été, ils sont des milliers à tenter de survivre dans des conditions abominables. Et là où seuls les jeunes hommes tentaient, jusqu'il y a peu, le voyage, femmes et enfants viennent désormais grossir les rangs de cette horde de silhouettes perdues au beau milieu du nord de la France.

Violences sexuelles, viols, MST... la double peine des femmes

Face à ce terrible constat, l'ONG Gynécologie sans frontières (GSF) a décidé d'ouvrir une mission dans les camps de migrants. Ce matin-là, Thomas (le médecin), Marie et Laurence (les sages-femmes) tentent de localiser des femmes qui pourraient avoir besoin de soins. Car c'est là tout le nœud du problème. Les femmes ne représentent que 10% de la population de la jungle de Calais et des autres camps alentour (ils sont 8 au total). Complètement minoritaires, elles vivent cachées car elles se savent beaucoup trop vulnérables.

Violences sexuelles, viols, prostitution, être une femme dans cet environnement est extrêmement dangereux. C'est pourquoi les médecins des ONG présentes sur place ont énormément de mal à les identifier. Thomas explique : "Dans beaucoup de cas, nous sommes face à des pathologies urgentes. Des cas de grossesse, notamment, où il faut assurer un suivi pour ces femmes. D'autre part il y a beaucoup de grossesses non désirées. Cet été, par exemple, les IVG ont explosé avec des femmes qu'il fallait prendre en charge quelques jours seulement avant le délai légal pour avorter. Aujourd'hui nous constatons qu'il y a de nombreuses femmes enceintes. Logiquement, dans quelques mois, il va donc y avoir beaucoup d'accouchements."

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Thomas, Marie et Laurence ont fait de nombreuses missions à l'étranger avec GSF. Ils sont formels : Calais c'est la pire des situations, les gens sont livrés à eux-mêmes, c'est insupportable." Quelques instants plus tard deux femmes arrivent avec un bébé. La petite fille est souffrante, elle a pris froid. Elles sont irakiennes et ne parlent ni français ni anglais. Dans le camion qui tient lieu de cabinet de consultation à GSF, elles miment la toux et le nez qui coule pour communiquer avec Thomas et Marie. La petite fille hurle, elle a de la fièvre, il lui faut du paracétamol. Mais face au froid et à la pluie qui tombe en ce moment, la solution paraît bien maigre.

"Elles ne pensent qu'à survivre"

Ce matin GSF a vu une femme enceinte. Elle avait fait un test, il était positif. Il lui faut des bilans sanguins et une échographie pour dater le début de sa grossesse. "Toute la question est de savoir si elle va revenir", explique Marie. "Il est difficile de suivre ces femmes car elles ont souvent des préoccupations liées à leur survie : leur état de santé, voire leur grossesse, n'est pas une priorité."

Midi sonne, toute l'équipe part en maraude. Si les patientes ne viennent pas à eux, ils vont tenter de les repérer. Dans les travées de la jungle de Calais, Thomas, Marie et Laurence questionnent les migrants et les humanitaires. On leur parle d'une femme qui aurait fait une fausse couche il y a deux semaines et qui n'est pas suivie, et d'une autre qui aurait accouché il y a dix jours et qui ne parviendrait pas à allaiter son bébé qui souffre d'une bronchiolite. Deux situations d'urgence donc. Mais comment les trouver dans cette forêt de tentes et de tôle qui s'étend à perte de vue ?

Un centre pour femmes, protégé des hommes par des grilles et des verrous

L'équipe décide de se rendre à Jules Ferry, un ancien centre aéré désaffecté dont une aile tient lieu de refuge pour femmes et enfants. Sous les préaux, où jadis les enfants jouaient le mercredi, les migrants se pressent pour recharger leurs portables sur les prises de courant qui ont été installées. Au milieu de la cour les hommes font passer le temps en jouant au foot, à gauche des préfabriqués. On aperçoit par les fenêtres des lits et des effets personnels entassés à la hâte. Nous n'y entrerons pas. C'est là que les femmes et les enfants sont mis à l'abri, protégés par un lourd portail fermé à clé. Stéphane Duval, le directeur du service d'accueil du centre Jules Ferry, nous explique pourquoi il refuse que nous interrogions ses pensionnaires. "L'endroit doit être sanctuarisé, c'est pour ça que ce lieu est interdit aux hommes. Notre devoir est de protéger ces femmes de beaucoup de choses, y compris du regard des autres." Aujourd'hui, elles sont 120 à être hébergées, elles seront 50 de plus à bientôt grossir les effectifs de ce camp fermé dès la fin des travaux qui se déroulent en ce moment.

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Thomas interroge le personnel pour savoir s’ils en savent plus sur ces deux patientes que les soignants recherchent. Aucune trace de la femme qui aurait fait une fausse couche. La jeune mère et son bébé sont, quant à eux, passés par le centre mais ne sont pas restés. La patiente a préféré rejoindre la jungle. Peut-être pour ne pas être séparée de son mari. "Cette exclusion des hommes est nécessaire pour ne pas que nous nous laissions déborder. Mais nous avons su assouplir la règle dans certains cas."

"J'ai envie d'aider ces gens"

Et le directeur de nous raconter l'histoire de ce soudanais dont la femme avait péri dans le voyage vers l'Europe. Démuni, il a tenté de faire accepter son petit garçon à Jules Ferry. Devant sa détresse les officiels du camp lui ont conseillé de confier le petit à une femme soudanaise réfugiée avec son petit garçon du même âge. Le père a été autorisé exceptionnellement à venir dans le camp fermé la journée pour jouer avec son fils. Aujourd'hui lui et son enfant ont obtenu un titre de séjour en France et le père a trouvé un travail.

17 heures. La nuit tombe sur Calais et les humanitaires quittent le camp. L'équipe de GSF est préoccupée de ne pas avoir réussi à localiser ces deux patientes. Mais ils ne s'avouent pas vaincus et reviendront demain. Marie, qui n'a pas dormi de la nuit car elle était de garde au Centre hospitalier de Calais où elle travaille, explique. "Je viens tous les jours car j'en ressens le besoin. J'ai envie d'aider ces gens. Je peux le faire, alors je le fais."

Si vous souhaitez aider Gynécologie sans Frontières, rendez-vous sur le site Internet de l'ONG.

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