Quel est le but de la convention que vous signez jeudi avec l'IMA  ?
La question de la radicalisation dans nos prisons appelle une action extrêmement pointue, diverse et massive. Là, il s'agit de passer par le prisme de la culture pour aider à lutter contre ce phénomène, car je pense que la culture doit, y compris en prison, faire partie de l'éducation. Ce n'est pas la première fois que nous travaillons ainsi : il existe déjà des conventions de ce type, notamment avec le réseau des musées de France. Ces actions s’inscrivent dans un ensemble d’exécution de la sanction et de réinsertion.

Cette convention prévoit aussi de sensibiliser le personnel de l'administration pénitentiaire aux différences de cultures. Ne craignez-vous pas que ce message soit mal interprété, et donne le sentiment que c'est au gardien de s'adapter au détenu, et non l'inverse ?
Je ne le pense pas, car je crois que le personnel pénitentiaire est réellement demandeur de formation. Ce métier se déroule dans un univers clos, difficile, où il faut être très réactif. Mais avant d'agir, il faut pouvoir comprendre. Il ne s'agit pas d'empathie, mais de donner les meilleurs outils possibles aux agents pour qu'ils soient armés face aux situations. Cela participe de leur autonomie professionnelle.

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Au regard des attentats de janvier, ne pensez-vous pas que les Français attendent des mesures plus concrètes, plus fortes que ce genre de convention avec l'IMA ?
Je n'ai pas attendu les attentats contre Charlie et l'Hyper Casher pour agir. Cela fait maintenant 18 mois que j'ai tiré la sonnette d'alarme ! À l'époque, j'avais déjà mis en garde  : le problème de la radicalisation ne concerne pas que les prisons*, il a pris de l'ampleur au sein même de notre société. Regardez les trois terroristes qui ont commis ces attentats : seul Amedy Coulibaly, qui avait été incarcéré pour des faits de délinquance de droit commun, a véritablement pu se radicaliser en prison. La preuve, s'il en faut, que la radicalisation ne se passe pas que derrière les barreaux. Ce qui n’empêche pas de la prendre très au sérieux.

Il y a 18 mois, vous avez été accusée de "laxisme" pour ces propos. Comment prenez-vous cette accusation ?
"Taubira est laxiste" ? Je réponds : "Je travaille sur les réalités et les faits" ! Pour les personnes de mauvaise foi, quoi que je fasse ou dise - même quand je me tais - je suis un être extrêmement dangereux, irresponsable et laxiste ! Si c'est à l'aune de l'opinion de ces gens-là que je devais agir, j'irais sur une île déserte (sourire). Pour moi, ce qui compte, c'est l'efficacité. Et l'efficacité, je l'ai démontrée.

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Vous comptez beaucoup sur les agents pénitentiaires pour lutter contre le radicalisme derrière les barreaux... Mais quels autres moyens leur donnez-vous ?
Leur formation est effectivement au cœur de notre ambition. En 2014, notre école de l'administration pénitentiaire a formé 1500 agents en formation initiale et 400 en formation continue avec des nouveaux modules que j'ai fait mettre en place, qui concernent la prévention de la radicalisation, l'approche des religions, la laïcité, les institutions républicaines et bien d’autres encore. C’est extrêmement important car nous avons besoin de personnels formés pour détecter ce que l'on appelle les "signaux faibles". Parce qu'aujourd'hui, les prosélytes, les grands leaders se dissimulent en prison. L'époque où ils portaient une djellaba et une grande barbe est révolue.

Quelles sont vos autres mesures phare pour lutter contre ce phénomène ?
Il y a un faisceau de mesures ! Beaucoup ont déjà été faites ou lancées. Je pense notamment au renseignement pénitentiaire, que j'ai renforcé dès 2012 et restructuré en 2014. En juin 2013, j'ai débloqué 33 millions d'euros pour un plan de sécurisation des établissements pénitentiaires, qui me semblait indispensable. Et outre la formation du personnel, pour laquelle nous avons débloqué 2,2 millions d'euros, nous continuons à améliorer la formation des aumôniers. Nous créons une cellule de veille informatique et augmentons les équipes de contrôle et de fouilles.

Et avez-vous un premier bilan à nous dresser de l'expérience des "quartiers dédiés", actuellement testée à la maison d'arrêt de Fresnes ?
Vingt-deux détenus sont actuellement séparés du reste de la population carcérale dans cet établissement. Ils sont aussi séparés entre eux, puisqu'ils se trouvent dans des cellules individuelles. L'Inspection a déjà révélé que cela avait permis une chute des tensions au sein de la prison. Une partie de la population carcérale était en effet sous l'emprise de ces personnes. La séparation a donc fait du bien. Je reste attentive à ce que ce programme se poursuive avec rigueur. Notez bien que les très radicalisés sont, eux, sous le régime de l’isolement.

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Dans le cadre de votre vaste plan, vous inspirez-vous de modèles européens ?
Je regarde sérieusement ce qui est pratiqué dans certains pays et il y a des modèles intéressants, comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et l'Espagne, qui ont pris en main le problème de la radicalisation en prison bien plus tôt que la France. L'Allemagne, par exemple, a beaucoup investi depuis 2001 dans la formation des acteurs pénitentiaires et dans l'étude de l'islam. L'Allemagne étant un pays fédéral, son modèle ne pourrait pas être appliqué tel quel en France où nous avons un système très centralisé. Mais il y a du bon à en retenir. Avec ces trois pays, nous sommes dans une relation d'échanges. Ils sont aussi intéressés par ce que nous faisons.

Il y a quelques jours, une prison de sécurité maximale australienne a décidé d'interdire à ses détenus incarcérés pour des infractions de terrorisme de parler... arabe. Que pensez-vous de cette décision ?
Sur un sujet aussi lourd, je n'aime pas juger ce que font les autres pays. Chacun fait comme il pense que c’est le mieux. Mais en ce qui me concerne, plutôt que d'interdire aux gens de parler arabe, je préfère avoir des interprètes arabophones.