Que vous inspire la décision de cette juge ?
Sur le plan juridique, c'est une décision parfaitement légale et fondée, conforme au droit français et à l'article 3 de la convention européenne des droits de l'Homme. Cela peut paraître révolutionnaire parce que le magistrat le fait de lui-même, mais les avocats le plaident tous les jours dans le cas d'infractions légères. Et moralement, légalement et humainement, je trouve parfait que ce magistrat ait pris cette initiative, en espérant que beaucoup d'autres feront de même. C'est courageux.

Des prisons insalubres, ce n'est malheureusement pas une nouveauté en France...
On a vu les photos des Baumettes il y a quelques mois, c'était éloquent. On ne peut pas imaginer que des gens vivent dans ce trou à rats.

"Briser le cercle vicieux de la récidive en développant les aménagements de peine"

La surpopulation carcérale a établi un nouveau record début juin avec 67 977 détenus pour 57 325 places. Que faire pour endiguer cette tendance ?
La surpopulation carcérale, c'est une accumulation de phénomènes. Depuis 20 ans, les peines se sont allongées, ce qui veut dire que dans les centres de détention, on libère moins. D'autre part, les peines planchers contribuent à remplir les maisons d'arrêt. 80% des gens qui sont détenus le sont pour des peines de moins d'un an. D'ailleurs, on y trouve aujourd'hui des gens qu'on n'aurait pas vus il y a dix ans : pour des pensions alimentaires non payées, pour des conduites en état d'ivresse. Il y a un manque cruel de moyens et très peu d'offres de soins. Or, on sait que les psychothérapies marchent. Ce qui a été annoncé -développer une peine de probation pour des petites infractions- va dans le bon sens, mais, comme toutes les associations, on attend. Il n'y a pas de laxisme, Christiane Taubira n'a jamais dit qu'elle n'allait pas sanctionner ceux qui enfreignent la loi, mais l'idée est de sanctionner autrement qu'en envoyant les gens en prison.

Et comment lutter contre la récidive ?
Seuls 10% des personnes libérées chaque année sortent en conditionnelle. Tous les autres connaissent ce qu'on appelle une sortie sèche. Si vous n'avez pas de boulot, pas de logement, vous avez toutes les chances de récidiver. Une des façons de briser ce cercle vicieux est de développer les aménagements de peine : la libération conditionnelle, la semi-liberté avec éventuellement un bracelet électronique.

Le tableau carcéral actuel est peu reluisant. Restez-vous malgré tout optimiste ?
Je suis assez pessimiste, car pour que les aménagements de peine fonctionnent, il faut un suivi. Or, actuellement, on manque cruellement de conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation. Ceux qui sont sur la voie de la réinsertion ont besoin d'être accompagnés. S'il n'y a pas de recrutement massif de travailleurs sociaux, aucune politique pénale ne pourra réussir, surtout si d'importants efforts budgétaires ne sont pas consentis.