Philippe Braud est un politologue français, spécialiste de sociologie politique. Il est professeur des Universités à l'Institut d'Études Politiques de Paris et enseignant-chercheur associé au Cevipof (Centre d'Études Politiques de Sciences-Po).

Chacun réaffirme sa victoire ce lundi matin, comment est-ce possible ?
C'est déjà arrivé au congrès de Reims (pour le PS, ndlr) et cela arrive souvent. Chaque candidat a tendance à éliminer d'emblée les résultats qu'ils estiment frauduleux au bénéfice de l'adversaire pour procéder à son propre calcul. En écartant par exemple pour Jean-François Copé les résultats des Alpes-Maritimes et de Paris, il l'emporte. A l'inverse, Fillon, avec ces deux fédérations, semble prendre l'avantage.

On parlait pourtant d'un franc avantage pour Fillon...
Chez les sympathisants, pas les militants ! Le résultat ne m'étonne guère. C'était presque un handicap pour Fillon finalement. Copé en a fait un argument de campagne auprès du noyau des militants. Ce qui peut le tirer d'affaire aujourd'hui, c'est qu'il y a eu une grosse mobilisation. Des sympathisants se sont convertis en militants. Mais ce n'est pas sûr que cela suffise.

L'UMP vit-il son Congrès de Reims ?
Oui, c'est le pire scénario pour l'UMP. Pour trois raisons : d'abord les résultats sont serrés. Aucun candidat n’apparaît donc légitime. Il y a ensuite des accusations de fraudes réitérées au plus haut niveau. Enfin, les déclarations des deux antagonistes montrent qu'aucun des deux n'est enclin à reconnaître la légitimité de son adversaire.

Les deux candidats sont donc perdants ?
Il y a un seul vainqueur, c'est Nicolas Sarkozy ! Il est aujourd’hui dans une position extrêmement favorable, car le vainqueur, quel qu'il soit, aura une légitimité très affaiblie par rapport à lui. S'il veut revenir dans la course pour 2017, il ne trouvera donc pas d'obstacles. Même si Copé a joué à fond la carte de la Sarkophilie auprès des militants, Sarkozy ne pouvait que craindre une victoire nette de Copé, car il a une ambition telle qu'il pourrait se dresser contre lui le cas échéant. Le grand perdant c'est le parti, évidemment.

"Copé va surfer sur une vague plus modérée"

Ce genre de problèmes n'est-t-il ps inévitable quand il s'agit d'une élection interne ? Souvenons-nous du fiasco du Congrès de Reims au PS en 2008...
Cela en dit long sur les moeurs politiques des partis français : leur culture démocratique au sein des partis français est extrêmement médiocre. Après le congrès de Reims du PS, on a vu un autre exemple avec l'élection de son secrétaire général, Harlem Désir récemment, une candidature unique donc. Au Modem, le président est auto-investi, etc. L'UMP ne fait qu'allonger la liste. Si au plan national, le vaincu accepte le verdict des urnes, on en est encore loin au niveau des compétions internes. On bourre les urnes de deux côtés, cela se sait. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Ségolène Royal et Martine Aubry n'ont pas porté la contestation devant les tribunaux après Reims...

Quel avenir pour l'UMP aujourd'hui ?

Si Jean-Francois Copé est battu : une grande partie des militants qui ont voté pour lui et qui ont une sensibilité très à droite risquent bien de se déporter vers le Front national et de quitter l'UMP. Dans ce cas là, le FN serait le grand gagnant. Si François Fillon est battu, alors il se retrouve dans une situation très défavorable pour 2017, sachant qu'il avait annoncé que cette élection était une mini-primaire en vue de la prochaine présidentielle. Ceci étant, il a une telle popularité auprès des électeurs de droite et du centre que peut-être il peut envisager de s'aventurer dans la création de son propre parti de façon à avoir un appareil politique et les moyens financiers pour 2017.

Vous ne croyez donc pas à la politique de la main tendue des deux hommes ?
Non, je n'y crois pas. Officiellement, ils sont bien obligés d'afficher une certaine entente. Mais cette élection n'aura que renforcé l'antagonisme entre les deux.

Jean-Pierre Raffarin parle d'un durcissement de l'UMP en cas de victoire de Jean-François Copé...
Comme toujours, quand il s'agit de se tourner vers les militants, on durcit son discours, et quand il s'agit d’élections nationales, on le modère. C'est un grand classique. Vous verrez que si Copé l'emporte, il va surfer sur la vague plus modérée pour gagner le cœur des sympathisants.