Emile Louis est mort, et il est fort à parier que peu de gens le regrettent. Celui qu'on a surnommé le "boucher de l'Yonne" a marqué les esprits par l'horreur et la perversité de ses crimes, dont les plus médiatiques, ceux des "disparues de l'Yonne", avaient levé le voile sur la disparition mystérieuse de sept jeunes filles dans la région d'Auxerre à la fin des années 70. Le parcours criminel et judiciaire de l'homme, débuté il y a plus de 30 ans, a de quoi faire pâlir les plus terrifiants tueurs en série de l'histoire, dont Guy Georges et Francis Heaulme, ses co-détenus à la prison d'Ensisheim, en Alsace, où il purgeait sa peine. Retour sur une vie frappée du sceau de la tragédie, et de celle qu'il a entraînées dans son sillage sanglant.

1981 : l'affaire des "disparues de l'Yonne" démarre

En 1981, le corps sans vie de Sylviane Lesage, une jeune fille de la DDASS âgée de 23 ans, est retrouvé à Rouvray, près d'Auxerre dans l'Yonne. Christian Jambert, le gendarme qui enquêtait sur sa disparition, s'intéresse alors à Emile Louis, l'amant de la jeune fille. L'homme est aussi chauffeur de car pour la société Les Rapides de Bourgogne qui s'occupe du ramassage scolaire de jeunes handicapées, dont Sylviane Lesage fait partie. Christian Jambert découvre par ailleurs que la compagne d'Emile Louis héberge trois jeunes filles. Toutes relatent les comportements déplacés du chauffeur de car. Rapidement, le gendarme fait le lien avec six autres disparitions de jeunes déficientes mentales de la DDASS survenues entre 1975 et 1979. L'affaire des "disparues de l'Yonne" est née.

1983 : une première condamnation et un non-lieu

Le 17 mars 1983, Emile Louis est condamné par le tribunal d'Auxerre à 4 ans de prison pour atteinte à la pudeur sur mineur de 15 ans par personne ayant autorité. Quant au meurtre de Sylviane Lesage, il se solde par un non-lieu en février 1984, malgré le rapport du gendarme Jambert qui montre les liens intimes qu'elle entretenait avec Emile Louis. De fait, ce non-lieu entraîne le classement sans suite de l'enquête sur les disparues de l'Yonne, alors que toutes étaient en relation avec le chauffeur de la DDASS. Christian Jambert n'en démord pas : Emile Louis est lié à ces disparitions. Il n'aura de cesse de le démontrer.

1989 : Emile Louis et la DDASS d'Auxerre, son terrain de jeu

En 1989, alors qu'Emile Louis est à nouveau condamné à 5 ans de prison et 3 ans de mise à l'épreuve pour attentat à la pudeur sur mineurs, Pierre Charrier, directeur de la DDASS de l'Yonne d'où sont issues les sept jeunes disparues, est inculpé puis condamné à six ans de prison pour le viol d'une handicapée de 22 ans dont il avait la charge. Ce nouveau rebondissement met en relief les liens entre Emile Louis et la DDASS d'Auxerre : il y a grandi, avant d'avoir été placé dans plusieurs familles d'accueil de la DDASS et finalement, d'en être devenu le chauffeur de bus attitré. Transporter des jeunes filles vulnérables, déficientes mentales et oubliées par presque tout le monde : une aubaine pour le prédateur sexuel.

1997 : des faits prescrits et un étrange suicide

En juillet 1996, alors que l'affaire des disparues de l'Yonne n'intéresse plus personne, si ce n'est le gendarme Christian Jambert, l'association de défense des handicapés de l'Yonne tente de la relancer en déposant plainte pour enlèvement et séquestration. Sauf que, selon le droit français, les faits sont prescrits au bout de 10 ans. La justice ne peut donc pas rouvrir le dossier. Une bataille médiatique s'engage alors, en vain. En 1997, le gendarme Jambert, qui n'avait jamais cessé de s'intéresser à l'affaire, est retrouvé mort, avec deux balles dans la tête. L'homme était dépressif, hanté par l'affaire et excédé de ne pas être pris au sérieux. Deux balles pour un suicide ? Etrange. L'enquête parvient néanmoins à cette conclusion : le gendarme avait modifié le fonctionnement de son fusil pour qu'il puisse tirer en rafale. Jusque dans sa mort, Christian Jambert n'aura rien laissé au hasard.

2000 : Emile Louis arrêté pour le meurtre des disparues de l'Yonne

Son acharnement lui aura été fatal, mais il aura aussi porté ses fruits : en décembre, Emile Louis est interpellé à Draguignan dans le Var pour la séquestration et le meurtre des sept jeunes disparues de l'Yonne. Après avoir avoué les faits, pensant qu'il pouvait faire jouer la prescription, il se rétracte quand il apprend qu'il pourra être jugé. Et ce, en partie grâce à Christian Jambert : le rapport qu'il écrit en 1984 est estimé comme étant "un acte interruptif de la prescription" par la cour d'assises. Par ailleurs, en 1993, un document porté au dossier par un magistrat d'Auxerre s'interrogeait sur la disparition de quatre des sept disparues de l'Yonne. Autant d'éléments qui ont permis d'annuler la prescription et d'inculper Emile Louis.

2004 : condamnations pour meurtre, viols, actes de barbarie et torture

Le 14 novembre 2003, le procès des disparues de l'Yonne s'ouvre devant les assises d'Auxerre. Emile Louis comparaît pour "enlèvement, séquestration et assassinat" de six jeunes filles et pour le meurtre de la septième, les autres corps n'ayant alors pas été retrouvés (seuls dont l'ont été à ce jour). En mars 2004, le chef d'inculpation fait finalement état de sept assassinats. Il est condamné le 26 novembre 2004 à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une peine de sûreté de 30 ans. Condamnation qui vient s'ajouter à une autre, prononcée quelques mois plus tôt : le 26 mars 2004, la cour d'assises du Var l'a condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour viols avec torture et actes de barbarie sur sa seconde épouse, et agressions sexuelles sur sa belle-fille. Peine alourdie en appel à 30 ans ferme. L'homme n'aura jamais montré la moindre émotion durant ses procès, émettant seulement le souhait, s'il sortait un jour de prison, de "finir ses jours dans un monastère". Pour expier ses mortels péchés ?