En 30 ans, en France, l'incidence de cancers a doublé et la mortalité a augmenté de 20%. Comment interpréter cette évolution?
C'est avant tout lié à l'augmentation de l'espérance de vie, l'incidence du cancer étant liée à l'âge. Désormais, près de 60% des cas de cancer sont guéris si on considère le taux de survie globale à 5 ans.

Y a-t-il pendant cette période des cancers dont l'incidence a augmenté ou chuté et qui reflèterait l'évolution de la société ?
Oui. Le cancer de l'estomac par exemple, dont l'incidence a complètement chuté. Ce cancer était lié à une mauvaise alimentation, elle même liée à une forte précarité. Une meilleure hygiène de vie et une baisse globale de la consommation d'alcool et de tabac expliquent cette diminution, de même que celle du cancer du poumon chez l'homme. Pour le cancer du col utérin, la baisse du nombre de cas est liée à un meilleur dépistage et à un effort de prévention de la maladie. Parmi les cancers qui augmentent, il y a celui du sein. C'est à la fois lié à un diagnostic très précoce mais aussi au fait qu'une partie des facteurs de risques s'additionnent: les femmes ont des enfants moins jeunes, allaitent moins et prennent plus la pilule. Par ailleurs, le tabagisme provoque une épidémie de cancers du poumon chez la femme. Concernant les hommes, le nombre de cas détectés de cancers de la prostate est en forte hausse. C'est lié au fait que l'outil de dépistage n'est pas suffisamment fin pour différencier une tumeur bénigne d'une maligne. A 60 ans, 60% des hommes ont des lésions à la prostate mais qui ne sont pas forcément cancéreuses. On a probablement pour ce cancer environ 50% de sur-diagnostic.

Sait-on mesurer l'impact de l'environnement sur la survenue des cancers?
Le tabac et en partie l'alcool causent 30% des cancers et restent des contributeurs majeurs d'une mortalité prématurée. Il est intolérable que les lobbies de l'alcool et du tabac aient encore un tel pouvoir. L'industrie du tabac, chaque année en France, cible 250 000 jeunes qui doivent être leurs nouveaux clients pour maintenir leur chiffre d'affaire. Une fois que vous avez compris ça, vous comprenez que l'épidémie de cancer du poumon chez la femme et en particulier chez la femme jeune, n'est pas près de s'arrêter... Si on mesure des facteurs liés à la pollution atmosphérique, on est dans des chiffres beaucoup plus faibles voire pas mesurables. Ce qui n'empêche pas d'être vigilants quant à la réduction de l'utilisation de bisphénol A ou de pesticides, qui sont des mutagènes, donc des agents potentiellement cancérigènes.

Le regard de la société sur le cancer a-t-il évolué?
Oui. Enfin le cancer est une maladie dont on peut parler de manière plus ouverte dans une frange importante de la population. Bien sûr la maladie fait encore peur mais il y a un changement culturel très important: on peut dire "j'ai un cancer". Désormais, une partie des préoccupations des malades n'est plus seulement d'être traité mais de revivre normalement, de reprendre le travail, de contracter une assurance, d'emprunter... Traiter le pendant et l'après cancer est très nouveau.

Peut-on fortifier nos défenses naturelles contre le cancer?
Je ne suis pas de ceux qui disent qu'il existe une recette miracle, un régime anti-cancer. Une alimentation saine et équilibrée, sans trop de pesticides ni excès, et de l'exercice permettent à l'organisme d'aborder la survenue d'un cancer dans de bonnes conditions.

Le Plan Cancer 2009-2013 a inscrit parmi ses principaux objectifs la lutte contre les inégalités sociales face au cancer.
D'une façon globale, l'espérance de vie évolue beaucoup en fonction du niveau socioéconomique: il vaut mieux être col blanc que col bleu pour vieillir en bonne santé, même si l'écart est en train de diminuer. Le Plan Cancer cible surtout les inégalités de prise en charge. Il n'y a pas, en France, de manque d'offre de soins, même s'il peut y avoir un manque d'offre de soins confortables. Mais qui que vous soyez, quels que soient votre niveau socioculturel, votre compréhension des questions de santé et votre tissu relationnel, il faut faire en sorte qu'en un nombre minimum d'étapes, vous soyez dans le lieu adapté à votre cas pour être pris en charge. Par exemple, si vous avez un cancer du sein et que vous connaissez bien un chirurgien, ce dernier va peut-être vous dire qu'il est capable de vous prendre en charge, et vous ne bénéficierez alors pas du traitement pluri disciplinaire que votre cas nécessite! Il y a quelques années, on comptait 1200 centres autorisés à prendre en charge des cancers. Mais un certain nombre d'établissements ne traitaient pas assez de malades ou n'étaient pas assez pluri-disciplinaires pour permettre aux patients de mettre toutes les chances de guérison de leur côté. Désormais, il y a 885 centres de cancérologie, et la qualité des soins a augmenté.

La cancérologie a connu des évolutions très rapides ces derniers 25 ans. Quels sont les derniers grands progrès?
Depuis 25 ans, on comprend pourquoi le cancer se développe, on connait les anomalies génétiques, on développe des diagnostics plus précis et on est en train de faire de nouveaux médicaments qui ciblent la cellule tumorale et laissent présager des traitements toujours meilleurs pour le cancer du sein, les leucémies, etc. Il existe une proportion importante de malades qui, il y a 15 ou 20 ans, n'auraient pas été traités et qui aujourd'hui sont guéris. Ces médicaments, très coûteux, paraissent même miraculeux pour des cancers de très mauvais pronostic. Mais on ne peut les utiliser que chez des malades ciblés, ceux chez qui on sait que le traitement va être efficace.

Comment se situe la recherche française par rapport aux autres pays?
Pas mal, dans le top 5. On a de bonnes équipes et une culture de la recherche clinique dont la Ligue est le premier financeur privé en France. Elle est indispensable aux meilleures équipes de chercheurs en cancérologie. Le Plan Cancer a donné des moyens supplémentaires, et même si le financement n'est jamais suffisant.

Existe-t-il une concurrence entre les causes? Les propos de Pierre Bergé et la multiplication des appels à dons (notamment pour des catastrophes humanitaires) ont-ils eu un impact sur les dons recueillis par la Ligue?
Non. La générosité attire la générosité. Ce qui est dramatique pour nous c'est quand il y a une suspicion sur les grandes causes, car tout le monde en pâtit. Concernant Bergé, si ses propos visaient à lancer un débat pour réguler l'accès aux médias, on n'est pas contre. Ce qu'on aimerait aussi à la Ligue, c'est que nos 750 000 donateurs, qui nous donnent des sous pour qu'on les débarrasse du cancer, deviennent des militants qui défendent la cause des malades et de leurs proches.