Jamais, plus jamais. Lors des premières révélations sur les programmes d'espionnage de l'Agence de sécurité américaine (NSA), au début de l'été, l'Etat français s'était montré conciliant. Certes, François Hollande avait grondé contre le ciblage de diplomates européens - dont des Français - mais Paris n'avait pas boudé. Faisant même preuve de zèle en interdisant le survol de son territoire à l'avion du président bolivien Evo Morales, des rumeurs indiquant que l'homme par qui le scandale était arrivé, Edward Snowden, était à bord.

Mais les révélations du Monde lundi changent la donne. Enregistrement de conversations, récupération de SMS en fonction de mots-clefs… elles montrent que la NSA a collecté pas moins de 70,3 millions de données téléphoniques en France sur un seul mois, fin 2012. Sur Internet, les messageries d'entreprises françaises comme Wanadoo et Alcatel-Lucent ont été visées. Lisant cela, Jean-Marc Ayrault s'est fait Dr. No: "Je suis profondément choqué", a tonné le Premier ministre. Avant lui, Laurent Fabius avait convoqué dans ses bureaux l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris, pour une séance d'explications.

Washington minimise

Comment expliquer cette soudaine sévérité ? "Cette fois, des noms d'entreprises françaises, dont la stratégique Alcatel-Lucent, sont cités : Paris ne pouvait pas rester impassible", analyse pour metronews Jean-Marc Manach, journaliste spécialiste des questions de cyber-surveillance. Ce qui frappe surtout, c'est cette impression désagréable d'être épié en secret par un ami. "C'est invraisemblable qu'un pays allié comme les Etats-Unis puisse à ce point aller jusqu'à espionner autant de communications privées qui n'ont aucune justification stratégique", a insisté Jean-Marc Ayrault.

Se pose une question simple : si la NSA n'a aucune raison de nous espionner, alors pourquoi le fait-elle, et pourquoi à une telle échelle ? "C'est un système paranoïaque, qui collecte des données en masse en espérant qu'elles seront utiles un jour", décrypte Jean-Marc Manach. Traduction : nous sommes tous une cible potentielle. Et encore, les exemples cités par Le Monde ne sont-ils que la partie émergée de l'iceberg.

L'anti-terrorisme n'est qu'un motif parmi tant d'autres, souligne Jean-Marc Manach : "leur but, c'est la domination de l'information en matière de stratégie militaire, diplomatique et économique". Mais épier n'est pas jouer, estime Jean-Marc Ayrault, qui a exigé "des réponses claires" de l'allié. Le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a promis hier des "discussions bilatérales" avec la France, "l’un de nos plus vieux alliés". Mais il risque bien de répéter une nouvelle fois le message communiqué un peu plus tôt par la Maison-Blanche : "Nous avons dit clairement que les Etats-Unis récupéraient des données du renseignement à l'étranger comme tous les pays", a expliqué une porte-parole. En clair, quoi qu'on en pense, Washington s'arroge le permis d'espionner.