Le rendez-vous nous a été donné mercredi, quelque part près d'Hébron, dans le territoire occupé de Cisjordanie. A deux pas d'ici, trois jeunes Israéliens ont été enlevés le 30 juin et tués par des extrémistes palestiniens. Le point de départ du conflit qui oppose aujourd'hui Israël à Gaza. Pour des raisons de sécurité, Ali et Shaul nous ont demandé de ne pas donner l'adresse de ce lieu. Et pour cause : tous deux sont menacés de mort pour leur combat. Le premier est palestinien, musulman élevé dans la haine d'Israël. Le second, israélien, est un colon juif dont la famille a été meurtrie par la guerre. Aujourd'hui, ils militent ensemble pour la paix entre leurs deux peuples.

Par une chaleur étouffante, nous les retrouvons dans ce qui ressemble à un poulailler à ciel ouvert. Quelques tapis sur le sol, une machine à café, un canapé et des chaises... C'est à cela, donc, que ressemble leur QG pour la paix. Les deux hommes se considèrent comme des "frères". Côte à côte, durant plus de deux heures, ils se serviront mutuellement le café, s'allumeront l'un l'autre leurs cigarettes et se regarderont avec affection et respect. Ils ne se couperont jamais la parole.

"J'ai reçu une balle dans la jambe et mon frère dans la tête"

Dès l'âge de quinze ans, Ali Abu Awwad tenait pourtant une kalachnikov dans ses mains. Forcé de quitter sa terre lors de la création de l'Etat d'Israël en 1948, ce Palestinien né en Cisjordanie s'est vite radicalisé. "Israël n'était à nos yeux qu'un soldat, un occupant. Et nous, nous étions les victimes", raconte-t-il dans un anglais au fort accent arabe. "J'ai rejoint le Fatah pour combattre Israël", poursuit-il. Deux séjours dans les geôles israéliennes plus tard, Ali prend dans la jambe une balle tirée par un colon. "Plus tard, mon frère Youssef a lui été tué d'une balle dans la tête. La haine, la colère en moi, se renouvelaient dans un cycle infernal".

Puis vint la prise de conscience : "Un jour, j'ai rencontré des familles israéliennes qui, comme moi, avaient connu la mort, la violence, la peur. Et là j'ai compris : nous étions tous les deux victimes d'un jeu politique. Nous étions tous embarqués dans une course à la victimisation : qui souffre le plus ? 'C'est moi', 'non c'est moi'... Et pendant ce temps des gens mouraient". Shaul Judelman aussi a perdu un membre de sa famille. Son cousin, tué par un extrémiste palestinien. Mais lui aussi refuse la haine. Installé dans la région du Gush Etzion, en Cisjordanie, l'homme originaire de Seattle travaille la terre. Mais celle-ci est disputée. Alors il monte un projet : une terre agricole où il cultivera des légumes pour les familles palestiniennes.

"Quand je vois les enfants de Gaza mourir sous les bombes je suis écœuré"

Pour Shaul, l'occupation israélienne humilie les Palestiniens. "Mais nous, aussi, les juifs, nous sommes morts parce que nous n'avions pas d'Etat, durant des décennies. Je blâme les deux côtés aujourd’hui. Il y a eu assez de morts. Nous devons changer cela". "Il ne s'agit pas de s'envoyer des bonbons et de se faire des câlins, enchaîne Ali. Quand je vois les enfants de Gaza mourir sous les bombes d'Israël aujourd'hui, je suis écœuré. Mais je sais que le Hamas et le Fatah se moquent complètement de leur cause. Ils ne servent qu'eux-mêmes".

Que faire alors ? "Déposer les armes, et parler. Quitte à ce que l'on se dispute, que l'on s'insulte. Tant pis. Mais sans un vrai espace où l'on vit ensemble, côte à côte, nous ne nous comprendrons jamais", explique Ali. "Ma liberté et celle de mon peuple ne se gagneront pas en tuant des juifs. Ils sont ici et nous aussi. Nous sommes obligés de vivre ensemble". Au moment où nous parlons, les deux camps semblent irréconciliables. Mais rien qui n'entame la certitude des deux hommes. Menacés de mort, il est impossible pour Ali et son "frère" de tenir des meetings publics. Lors de leur dernière "réunion", quelque 70 courageux sont venus les écouter à l'abri des regards. "On va y arriver, assure le militant palestinien. La paix, c'est comme un pont. Pour le construire, pas besoin de cent mille hommes. Juste une dizaine qui savent très bien ce qu'ils font". Nous quittons les deux hommes. En les voyant rester ici, un sentiment de solitude terrible se dégage. Mais surtout, et pour la première fois, une vision d'espoir et d'humanité sur cette terre aride si déchirée.