Il était le plus célèbre prisonnier russe. Farouche opposant à Vladimir Poutine, ancienne plus grande fortune de Russie tombée en disgrâce, Mikhaïl Khodorkovski, croupissait depuis 2003 en prison, accusé d'escroquerie et de fraude fiscale. Pour les défenseurs des droits de l'homme et de nombreux observateurs étrangers, cela ne faisait pas de doute que Khodorkovski, aujourd'hui âgé de 50 ans, a été la victime d'un règlement de comptes organisé par Vladimir Poutine et condamné pour avoir affiché son indépendance et ses ambitions politiques.

Le voilà dehors, depuis ce vendredi matin, libéré de la main du maître du Kremlin en personne. A la surprise générale, lors de sa grande conférence de presse annuelle jeudi, Vladimir Poutine a en effet annoncé sa décision d'accorder la grâce à cet ex-magnat du pétrole. Il ne fallut pas plus de 24 heures pour mettre fin au calvaire de l'ancien milliardaire, incarcéré dans un camp en Sibérie. Pourquoi Poutine, qui n'est pas réputé pour sa tendresse vis-à-vis de ses opposants, fait-il soudain ce geste en direction de son vieil ennemi ?

Pour redorer son blason

L'annonce retentissante et inattendue de cette grâce est à rapprocher de l'amnistie adoptée mercredi par les députés russes, qui devrait lever les poursuites contre l'équipage de Greenpeace, parmi lesquels 26 étrangers, et libérer les deux jeunes femmes emprisonnées du groupe contestataire Pussy Riot. Khodorkovski n'était pas concerné par cette loi. Mais Vladimir Poutine a profité de l'occasion pour envoyer un autre signal positif à ses partenaires Occidentaux. Libérer les Pussy Riot et Kodorkovski, c'est se dépêtre d'un même coup des principaux cas médiatiques qui ternissent son image à l'étranger.

Pour assurer son triomphe aux JO de Sotchi

Le timing n'est pas anodin. Si Vladimir Poutine décide soudain d'adoucir son image, c'est pour se laisser un peu d'air avant les jeux Olympiques d'hiver de Sotchi, en février prochain. Car depuis quelques jours, l’humeur n'est pas du tout à la fête : François Hollande, le président allemand Joachim Gauck ou encore Barack Obama ont annoncé qu'ils ne se rendraient pas sur place, des décisions que beaucoup interprètent comme un boycott pour protester contre les dérives autoritaires du régime russe, notamment une récente loi votée à l'encontre des homosexuels.

Or ses jeux, Poutine y tient beaucoup. Ils "constituent un projet personnel et un énorme investissement, rappelle au Monde Galia Ackerman, historienne spécialiste de la Russie. Des manifestations en faveur de Greenpeace ou des Pussy Riot lors de ces JO ne seraient pas bonnes pour l'image de Poutine et de la Russie. Il a donc fait cette concession pour que rien n'empêche son triomphe à Sotchi".

Une motivation économique

La situation économique en Russie n'est pas bonne. "Vladimir Poutine a besoin d'investisseurs étrangers, nous explique Françoise Daucé, maître de conférences à l'Université Blaise Pascal de Clermont Ferrand, et spécialiste de la Russie. Khodorkovski symbolisait, d'une certaine façon, les mauvais traitements infligés aux chefs d'entreprises dans le pays. Il fallait donc redonner confiance". Une stratégie qui semble payer : dans les minutes qui ont suivi l'annonce de la grâce présidentielle, la Bourse de Moscou a vu son indice grimper immédiatement.

Un accord secret avec Khodorkovski ? 

Vladimir Poutine a justifié sa grâce en invoquant des "principes humanitaires" : la mère du prisonnier étant très malade, il lui laisse ainsi la liberté afin qu'il puisse se rendre à son chevet. "Sauf que l'on se doute bien qu'il ne s'agit là que de l'argument officiel", nous affirme la spécialiste. En effet, le quotidien Kommersant a révélé vendredi que Khodorkovski a accepté de demander une grâce après avoir reçu en détention la visite de membres des services secrets, en privé. "On imagine donc facilement qu'il y a eu un deal entre le prisonnier et le pouvoir : Khodorkovski peut sortir, mais seulement s'il garde profil bas et n'entre pas sur la scène politique par exemple", affirme Françoise Daucé, pour qui "cela montre bien qu'au fond, le régime n'a pas changé : il reste non pluraliste et autoritaire, la libération de ce dissident ne remet pas cela en cause".

Une "générosité" qui n'en est pas vraiment

En annonçant simultanément l'amnistie pour les Pussy Riot et de la grâce pour Khodorovski, Vladimir Poutine aura réussi à marquer les esprits. Un joli coup de com' qui éclipse, pendant un temps du moins, une réalité sombre. La loi d'amnistie va en effet libérer 1300 détenus qui purgent leur peine pour "hooliganisme" et suspendre les poursuites pour 24 000 autres personnes condamnées à des travaux d’intérêts généraux ou des amendes. Ce qui ne représente en fait qu'une petite partie des prisonniers politiques en Russie : les ONG de défense des droits de l'Homme parlent en effet de "centaines de milliers" toujours derrière les barreaux, sur une population carcérale qui compte près de 800 000 personnes dans le pays.