Aux mêmes causes, les mêmes manifestations de deuil et de colère d'une partie de l'opinion tunisienne le 27 juillet 2013. Six mois après la mobilisation massive pour les obsèques de l'opposant de gauche au pouvoir islamiste Chokri Belaïd, enterré dans le "carré des martyrs" du cimetière du Jellaz, à Tunis, une marée humaine y a accompagné samedi la dépouille de Mohamed Brahmi, député de l'Assemblée nationale constituante abattu l'avant-veille.

Forte mobilisation citoyenne, gros dispositif policier

"Par notre âme, par notre sang, nous te vengerons" scandait notamment la foule qui a accompagné le cortège funèbre du domicile du défunt dans le quartier de l'Ariana, devant lequel il a été abattu jeudi de quatorze balles à bout portant, à l'avenue Bourguiba, l'artère centrale de la capitale où siège le ministère de l'Intérieur, puis au plus grand cimetière de la ville.

Tout au long du parcours, les autorités à qui l'opposition reproche son incapacité à maintenir l'ordre et la sécurité avaient déployé un important dispositif policier autour des quelque 10.000 à 20.000 personnes, selon les sources, qui ont été rendre un dernier hommage au disparu.

Parmi les présents, quantité de dirigeants syndicalistes et de figures politiques, mais aucun représentant du gouvernement dominé par les islamistes du parti Ennahda, directement mis en cause par l'entourage du défunt. En lieu et place du président de la République, Moncef Marzouki, dont la famille de M. Brahmi ne souhaitait pas plus la présence, ce dernier a mandaté le chef d'état-major de l'armée de terre pour présider la cérémonie. Le général Mohamed Salah Hamdi a ainsi donné l'oraison funèbre avant qu'un imam prononce la prière des morts.

Un mort à Gafsa, une insurrection à Sidi Bouzid

Les funérailles se sont déroulées dans un calme relatif, néanmoins sans atteindre (encore ?) la situation en Egypte où des islamistes ont aussi accédé démocratiquement au pouvoir dans la foulée du printemps arabe, et sont très contestés, la nuit a été agitée et meurtrière en Tunisie.

A Gafsa, dans le sud-ouest du pays, un manifestant a été tué, parmi les quelques milliers qui ces dernières vingt-quatre heures ont défilé dans tout le pays pour réclamer la chute du pouvoir actuel. A Sidi Bouzid, d'où tout était parti en 2011 et d'où était originaire le nationaliste de gauche Mohamed Brahmi, des notables ont instauré un conseil chargé de gérer la ville en attendant un changement au sommet de l'Etat.

Enfin, à la Goulette, dans la périphérie de Tunis, un véhicule de la Garde nationale, autrement dit de la gendarmerie tunisienne, a été la cible samedi matin d'un engin explosif. A priori, l'attaque n'aurait fait qu'un blessé léger selon un riverain.

Un suspect nommément désigné, mais le régime visé

Dans la presse tunisienne, les éditorialistes s'interrogeaient samedi matin sur le risque d'une dérive. "Un scénario à l'égyptienne est-il possible?" a ainsi écrit le quotidien francophone Le Temps, tandis que le journal ouvertement d'opposition Le Maghreb titrait "Les masques sont tombés, où va la Tunisie ?". Pour Hamma Hammami, le leader d'extrême gauche et du Front populaire auquel appartenait le député assassiné, les choses sont désormais simples, face à "la bande de terroristes" d'Ennahda au pouvoir, "le peuple veut la chute du régime". Dans les faits, tout dépendra sans doute dans les prochains jours de la pression populaire et de la structuration de l'opposition. Ou non...

Pendant ce temps, au chapitre policier et judiciaire, les assassins de MM. Belaïd et Brahmi courent toujours, mais les autorités ont dévoilé les noms de quatorze suspects dont certains ont été arrêtés et d'autres sont activement recherchés. Parmi ces derniers, dont des salafistes jihadistes appartenant à la mouvance Ansar Ashariaa, un certain Boubaker Hakim, âgé de 30 ans, natif de Paris, et qui aurait utilisé la même arme, un 9 mm, pour commettre les deux assassinats politiques.