A quel point votre pays est-il affecté par la baisse du tourisme ?
Nous avons commencé à ressentir un impact négatif sur le tourisme à partir de la fin 2014, avec l'apparition de Daech et de tous les problèmes qui sont survenus dans la région, que ce soit en Algérie avec Hervé Gourdel ou en Tunisie avec les attaques du musée du Bardo puis de Sousse. La baisse est particulièrement forte sur le marché français. Alors qu'au niveau global des arrivées de touristes, on est à moins 1% sur les huit premiers mois de l'année, elle atteint moins 15% chez les Français.

Comment l'expliquez-vous ?
Il y a une certaine peur de la part d'une partie des Français. C'est conjugué à d'autres facteurs, notamment la situation économique qui n'est pas brillante, mais il y a eu un amalgame entre le Maroc et d'autres pays de la région, et également entre l'islam et le risque d'attentats. C'est pourquoi il est important pour nous de dire que nous sommes un pays musulman qui a réussi à faire son ouverture politique, à répondre aux demandes du Printemps arabe, à entreprendre des réformes. Notre travail au niveau religieux a donné des résultats : regardez, quand François Hollande est venu au Maroc la semaine dernière, nous avons signé une convention pour la formation des imams français. C'est un islam tolérant, modéré, que nous prônons.

Il y a tout juste un an après la décapitation d'Hervé Gourdel par des djihadistes algériens, le quai d'Orsay avait placé le Maroc sur la liste des pays à risques, avant de revenir sur sa mise en garde. Que dites-vous, aujourd'hui, aux vacanciers qui resteraient méfiants ?
Je suis là pour rassurer les Français : on peut aller visiter le Maroc ! Venir dans notre pays francophone, hospitalier, c'est comme voyager dans le sud de la France. Et le Maroc a une démarche différente. Nous sommes peut-être le seul pays dans le monde islamique où, dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle, un parti islamiste modéré, le PJD, participe à la coalition au pouvoir en même temps que des partis libéraux comme le mien (le Mouvement populaire, ndlr) ou un parti de gauche. Le choix démocratique, de pluralité, est là. Notre islam est une réponse à la version radicale de celui prôné par les terroristes : nous sommes au diapason des valeurs de l'islam mais également de celles de la modernité.

Quelle est la principale menace pour votre pays ? La présence de centaines de Marocains dans les rangs djihadistes en Syrie et en Irak ?
Cette présence existe mais nous les suivons, nos frontières sont étanches et nos services bien rodés pour contrecarrer leur retour. Le travail intelligent de collaboration avec d'autres pays, notamment l'Espagne, la France et les Etats-Unis, fait que le Maroc est un pays sécurisé, qui a su obtenir des résultats dans la lutte contre le terrorisme.

Sur le plan diplomatique, reste-il des ombres sur les relations entre la France et le Maroc depuis la fin de la brouille de 2014, lorsqu'un juge français avait convoqué Abdellatif Hammouchi, le chef des services de renseignements marocains visé par des plaintes pour torture ?
On a dépassé cette brouille depuis assez longtemps car les relations entre nos deux pays sont très étroites. La visite de François Hollande, couronnée de succès, en témoigne.

Pour revenir sur Abdellatif Hammouchi, François Hollande a confirmé qu'il serait élevé au grade d'officier de la légion d'honneur, malgré les protestations des associations des droits de l'Homme...
Nous sommes ravis du fait que nous allons dépasser cela. Il est très important pour nous que cet hommage lui soit rendu : c'est un homme qui fait du bon travail et qui est un grand ami de la France.

Abordons maintenant l'affaire de chantage contre Mohammed VI par deux journalistes français, pour laquelle l'enquête suit son cours. Ne va-t-elle pas encore compliquer les rapports déjà tendus entre le régime et les journalistes qui le critiquent ?
Mais ce n'est pas une question de critiques, c'est une question de chantage, qui est puni par la loi ! Ce n'est pas une affaire d'Etat mais de deux individus. L'affaire est devant la justice. Il faut qu'elle se prononce.

Il n'y aura donc selon vous aucune conséquence sur le travail de journalistes qui enquêteront à l'avenir sur le régime ?
Je ne le crois pas. Si vous comprenez l'arabe et que vous venez au Maroc, vous verrez que les critiques acerbes contre le régime, le gouvernement, les hommes politiques, ça existe. Mais quand il y a un chantage, c'est autre chose. Surtout contre un chef d'Etat qui est le roi du Maroc.

Le pays a été traversé ces derniers mois par de vifs débats sur la question de la dépénalisation l'homosexualité. Peut-on y voir le signe d'une évolution de la société, ou au contraire d'une montée en puissance des forces conservatrices ?
Il y a aujourd'hui un basculement des sociétés entre le libéralisme et le conservatisme. Vous le voyez ailleurs, aux Etats-Unis et dans d'autres pays. Le Maroc a basculé dans un certain conservatisme et il faut le prendre en considération quand on entame des débats sur ce genre de questions. Au Maroc, ce débat existe, mais il n'a pas encore été ouvert de façon formelle.

Faudrait-il le faire selon vous ?
Je ne crois pas que nous y soyons suffisamment préparés. Sur la question que vous avez évoquée comme sur d'autres, il faut prendre en considération l'évolution de la société marocaine et attendre le moment opportun pour le faire. Le Maroc a toujours su utiliser son intelligence collective pour trouver des solutions : diviser, ce n'est pas notre façon de faire. Nous préférons chercher un juste milieu entre les positions parfois fondamentalement opposées. C'est ce que nous faisons actuellement en ouvrant un débat sur le code pénal.

Avez-vous un exemple concret ?
Il y a par exemple la question du non-respect du jeûne en public pendant le ramadan. Ce que mon parti propose, c'est que ce ne soit considéré comme un crime que lorsqu'on ne fait pas son jeûne pour véritablement provoquer une réaction publique. Mais si vous êtes dans l'obligation de ne pas jeûner, parce que c'est dangereux pour votre santé ou autre, c'est permissible. C'est cela l'approche marocaine : essayer d'équilibrer entre les valeurs conservatrices qui existent dans la société et celles des droits de l'Homme.

En tant que ministre du tourisme, les controverses sur les mœurs qui ont eu lieu ces derniers mois, comme celles sur l'interdiction du film Much Loved ou les jupes jugées trop courtes des deux étudiantes d'Inezgane, vous compliquent-elles la tache ?
Quand une décision comme celle sur le film Much Loved est prise par le gouvernement, je suis solidaire avec lui. Mais il y a des fois où je réagis. Je l'ai fait contre les gens qui ont agressé ces filles à Inezgane, en disant publiquement que dans le Maroc que nous prônons, une fille avec une jupe pendant le ramadan ne doit pas choquer. Notre société est plurielle : on tolère la femme qui porte le voile comme celle qui porte la jupe.