La Caisse des dépôts et consignations coupable d’avoir profité de la traite négrière ? C’est l’accusation lancée vendredi, à l'occasion de la Journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage, par le Conseil représentatif des associations noire (CRAN) qui vient de porter plainte contre la CDC, pour complicité de crime contre l'humanité. "Nous assignons en justice la Caisse des dépôts et consignations, la banque d'Etat qui a joué un rôle considérable dans l'esclavage", a déclaré Louis-Georges Tin, le président du Cran, précisant que l'assignation serait remise lundi à la banque.

21 millions de dollars pour dédommager les colons

En 1804, Haïti gagne son indépendance en même temps que l’abolition de l’esclavage. Pour dédommager les colons qui demandent une réparation financière, Haïti débourse 21 millions de dollars (90 millions de francs). La somme est encaissée par la Caisse des dépôts qui la reverse ensuite aux anciens colons. Mais "l'argent des Haïtiens n'a pas été totalement reversé, la Caisse des dépôts en a gardé une partie", selon Louis-Georges Tin. Ce dernier exige donc que la CDC restitue les fonds restant aux descendants des esclaves de l'ancienne Saint-Domingue. "L'argent doit revenir à l'Etat haïtien et à la société civile haïtienne. L'heure est venue de réparer cette double peine subie par l'île, l'esclavage puis la rançon. Le dénuement d'Haïti est dû au paiement de ces 90 millions de francs or qui ont obligé le pays à s'endetter sur des décennies", a-t-il estimé.

Le dédommagement intervenu pour les colons a eu lieu 20 ans après la fin de l’esclavage. Certains colons étaient donc déjà morts, tandis que d'autres n'ont pu prouver qu'ils avaient été propriétaires. La CDC aurait donc conservé l'argent qu’elle n’a pu attribuer.

Des incertitudes historiques

Interrogée, la Caisse des dépôts dit "mal comprendre le sens de cette démarche" qui viserait davantage l'Etat qu'elle-même. Un bon connaisseur de l'institution ajoute : "La maison a montré, avec la restitution à la fin des années 1990 des avoirs juifs spoliés, qu'elle savait affronter son passé et faire son devoir de mémoire. Je n'ai jamais entendu parler de ce problème de fonds liés à Haïti et à l'esclavage."

Certains pointent du doigt des incertitudes historiques. "Les colons n'ont pas été indemnisés par rapport au fait d'avoir perdu des esclaves mais des terres ", précise au journal Le Monde Julie Duthil , professeure d'histoire-géographie, qui a soutenu un master de recherche sur le sujet. L'argent réclamé le serait donc moins au titre de la traite que de la colonisation. D’autres, à l’instar de l'écrivain Claude Ribbe, descendant d'esclaves de Guadeloupe, n’approuvent pas vraiment cette démarche. "Nous sommes tous d'accord sur l'importance de réparations morales, mais sur le plan financier, c'est beaucoup plus compliqué", a-t-il déclaré. Selon lui, "ce n'est pas en intentant des procès perdus d'avance à l'Etat, ce n'est pas en multipliant les happenings que l'on avancera".