C'est un procès qui sent bon la crise financière. Fabrice Tourre, ancien trader de la banque Goldman Sachs, aujourd'hui âgé de 34 ans, est jugé depuis ce lundi par un tribunal de Manhattan à New York pour "fraude". Le Français, surnommé "Fab le fabuleux" est poursuivi pour avoir mis au point un placement très risqué sans avertir ses clients de la dangerosité du produit.

Tout commence début 2007 quand ce mathématicien, diplômé de Centrale en France et de l'Université de Stanford aux Etats-Unis, conçoit pour Goldman Sachs un placement de type CDO (collaterized debt obligations, obligation adossée à des actifs en français) baptisé "Abacus 2007-AC1". Ce produit était basé sur un portefeuille d'environ 90 dérivés d'emprunts immobiliers, pourris pour la plupart d'entre eux : le taux de défaut de remboursement atteignait 7,05 % au moment de la commercialisation du produit, indique Le Monde.

Note AAA pour produit pourri

Or, c'est le fonds spéculatif Paulson qui avait demandé à Goldman Sachs de créer ce produit dont il connaissait le contenu pour pouvoir ensuite spéculer sur la baisse de sa valeur. Les clients, rassurés par l'attribution de la note AAA à Abacus par les agences de notations ne se sont pas méfiés et quand la crise a éclaté, la qualité du placement ne pouvait plus faire illusion. A la fin de l'année 2007, le portefeuille d'Abacus ne valait plus rien et la banque allemande IKB qui avait massivement investi dans ce placement et qui n'avait pas pris le temps de vérifier les dérivés d'emprunts, perdait 150 millions de dollars.

La Securities and Exchange Commission (SEC), l'équivalent américain de l'Autorité des marchés financiers, qui poursuit Fabrice Tourre pour "fraude", avait révélé l'affaire mi-avril 2010. Les journaux avaient alors fait leurs choux gras des fêtes dans l'appartement new-yorkais du trader à 4 000 dollars par mois, des 2 millions de dollars qu'il aurait empochés dans l'affaire, et de courriels privés que leur avait transmis Goldman Sachs. Dans un mélange de cynisme et de clairvoyance sur la crise qui se préparait, Fabrice Tourre y comparait les produits qu'il concevait à des "monstruosités" ou de petits "Frankenstein", et ironisait sur "les pauvres petits emprunteurs peu solvables" qui "ne vont pas faire de vieux os".

Goldman Sachs à l'amiable

Le Français va devoir donc s'expliquer lors d'un procès qui devrait durer deux à trois semaines. "Fabrice Tourre n'a rien fait de mal. Il est convaincu qu'une fois toutes les preuves prises en considération, le jury rejettera les accusations de la SEC", ont indiqué ses avocats Pamela Chepiga et Sean Coffey. Dans le cas contraire, le risque est surtout financier : la SEC réclame le remboursement des gains mal acquis, assorti d'une amende.

Goldman Sachs, qui était aussi visé par la plainte initiale de la SEC, a passé dès juillet 2010 un accord à l'amiable avec les autorités et obtenu l'abandon des poursuites en échange de 550 millions de dollars. Enfin Paulson n'a pas été inquiété.