Quarante-deux ans de règne sans partage puis le temps des questions : comment reconstruire la Libye d'après Kadhafi ? Après avoir proclamé sa libération dimanche, le pays vient de rentrer dans le vif du sujet. Et peut se targuer de l'avoir fait en déclenchant polémique. "Charia", le mot a été lâché hier par le président du Conseil national de transition (CNT), Moustapha Abdeljalil : "En tant que pays musulman, nous avons adopté la charia (loi islamique) comme loi essentielle et toute loi qui violerait la charia est légalement nulle et non avenue".

La France "vigilante"
Une déclaration qui a suscité commentaires et inquiétudes. Première à réagir, la communauté internationale. La porte-parole de la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, Maja Kocijancic, a rappelé : "Nous attendons de la nouvelle Libye qu'elle soit fondée sur le respect des droits de l'Homme et des principes démocratiques". La France lui a emboîté le pas : "Nous serons vigilants à ce que les valeurs que nous avons défendu aux côtés du peuple libyen soient respectées : l'alternance démocratique, le respect de la personne humaine, l'égalité des droits entre l'homme et la femme. Pour nous c'est absolument essentiel" a commenté le ministre des Affaires étrangères Alain Juppé. 

"Nous sommes des musulmans modérés"
Même son de cloche pour la présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH), Souhayr Belhassen : "Incontestablement cela m'inspire une inquiétude à l'égard de ce qu'il faut appeler clairement des menaces de régression. Les Libyens et les Libyennes doivent faire preuve de vigilance. Il n'y a pas eu des milliers de morts pour qu'aujourd'hui il y ait un retour en arrière à l'iranienne". Et d'insister : "Les personnes qui vont être mises à la tête de l'Etat devraient veiller à mettre en application les désirs exprimés par les révolutionnaires et les martyrs qui sont morts pour cela".

Message entendu par le président du CNT qui s'est attelé au lendemain de sa sortie à rassurer : "Je voudrais que la communauté internationale soit assurée du fait qu'en tant que Libyens nous sommes musulmans, mais musulmans modérés". Les règles de l'islam "ne représentent aucun danger pour quelque parti politique ou faction que ce soit" a-t-il fait valoir.

Et si M. Juppé a rappelé que la charia s'applique "dans un grand nombre de pays arabes dont certains sont des pays qui respectent les fondements de la démocratie", il a concédé que sur le retour à la polygamie ou l'interdiction du divorce évoqués par le CNT, "c'est un problème pour nous, notamment en ce qui concerne le respect de la dignité de la femme".

"La charia autorise la polygamie sans conditions"
"Ma référence hier (à la charia) ne signifie pas l'amendement ou l'abrogation d'une quelconque loi", a précisé lundi M. Abdeljalil. "Lorsque j'ai cité comme exemple la loi régissant le mariage et le divorce, j'ai juste voulu donner un exemple (de lois allant à l'encontre de la charia) car la loi (actuelle) n'autorise la polygamie que dans certaines conditions. Or la charia, à l'appui d'un verset du Coran, autorise la polygamie" sans conditions. Suffisant pour rassurer ?

Pourtant, l'annonce du CNT n'est pas nouvelle. M. Abdeljalil avait déjà évoqué la charia en septembre. Sans susciter le moindre émoi. Il déclarait en effet que la "loi islamique serait la principale source de législation" de la future Libye. La feuille de route qui a été décidée en août, indiquait également que la constitution s'inspirerait de la charia.

La peur de l'extrémisme
Plusieurs pays arabes ont inscrit dans leurs constitutions les principes de la charia présentée comme la loi islamique. Elle a pour source le Coran et est entendue comme la voie à suivre par les musulmans. Son application et son interprétation varient cependant selon les pays. Hier, elle n'était évoquée qu'en terme vague en Libye. Aujourd'hui effective, elle inquiète la communauté internationale qui s'est tout particulièrement investie dans la libération du pays. Une dérive extrémiste serait aveu d'échec pour les pays occidentaux.

Le défenseur de la rébellion libyenne, le philosophe Bernard-Henri Lévy a tenté de tempérer : "Attendons, maintenant, l'issue de ce débat. J'imagine mal, personnellement, les femmes de Benghazi (est), les jeunes révolutionnaires internautes, les chebabs (combattants) qui ont sauvé Misrata, les berbères du Djebel Nefoussa (ouest), les défenseurs des droits de l'Homme, accepter la férule d'une conception archaïque de la Loi".

Former un gouvernement, élire une assemblée constituante, surmonter les multiples luttes de pouvoir entre libéraux et islamistes, tensions régionalistes et rivalités tribales, se défaire des ambitions individuelles que pourraient susciter les revenus du pétrole, faire toute la lumière autour de la mort de Kadhafi ou sur la découverte de 53 personnes exécutées sommairement à Syrte, et accessoirement, rassurer la communauté internationale qui a dû mal à entendre que la Libye "libre" puisse fonder ses lois sur la charia. Le peuple libyen se retrouve aujourd'hui face aux plus grands défis de son histoire. A lui d'écrire l'après Kadhafi.