La journée est capitale pour Tony Meilhon, il le sait. Au troisième jour de son procès, l’homme, toujours vêtu aussi modestement, va être très attentif. Aujourd’hui, il prend moins de notes, ne sort pas comme la veille sa petite pochette verte, qui compte procès-verbaux et coupures de presse. Non, aujourd’hui, Tony Meilhon écoute. Intervient de temps en temps, seulement quand il est contrarié. Et s’intéresse de près à ce que les experts disent de lui.

Le premier s’appelle Professeur Millet. L’accusé ? Il ne l’a vu qu’une fois, en mai 2011, soit quatre mois après le meurtre de Laetitia Perrais. La rencontre ne dure qu’une heure. Elle est faussée d’avance. Car Tony Meilhon, à l’époque, essaye encore de se faire passer pour fou. Comme il l’a expliqué jeudi, il voulait "obtenir l’abolition" (du discernement, ndlr), il avait vu à la télé que c’était possible, "comme dans Faites entrer l’accusé".  Devant le professeur, donc, il ne lésine pas sur les moyens.

Anomalie chromosomique

"Je vois des fantômes, j’entends des voix d’hommes, qui me disent de taper dans le carreau", raconte à l’époque Tony Meilhon. Avant de préciser : "Laetitia et mon père (décédé, ndlr) sont venus me voir". La conversation est tendue, Tony Meilhon trouve que l’expert "lui prend la tête". Pourquoi ? Vendredi, l’accusé tient à s’en expliquer : "Vous m’aviez critiqué sur mon physique. Vous m’aviez dit que je n’avais pas beaucoup de sourcils, et que mon front était dégarni". Et ca, ca ne plaît pas du tout à Tony Meilhon. Comme sa mère l’a indiqué jeudi, l’homme s’est toujours trouvé "moche". Interrogé, l’expert réfute. Son rapport, toutefois, fait bien mention d’une possible "anomalie chromosomique", qui pourrait expliquer ce physique "un peu particulier".

L’audition est rapide et son intérêt, limité. Après tout, le professeur ne l’a vu qu’une heure. Il a le temps, tout de même, d’évoquer un "comportement psychopathique ou antisocial". Un verdict que tous les experts de la journée livreront, l’argumentant chacun à leur façon. Comme le professeur Alric, le deuxième à passer, qui lui a rencontré Tony Meilhon à deux reprises. Le premier entretien est difficile, l’accusé joue encore au fou. Le second se passe mieux. "On note une absence de cadres, de repères. Dans notre jargon, nous appelons ça une personnalité psychotique", rapporte l’expert. Et ce dernier de préciser que Tony Meilhon a une "intelligence normale".

"Un tonus assez extraordinaire"

Point intéressant – l’accusé, selon le professeur, "sait qu’il peut faire peur". "Physiquement, il connaît sa stature, c’est l’une de ses forces, il s’appuie là dessus". Maître Oliveira profite de l’occasion : "Peut-on avoir une jouissance à faire peur à l’autre ?". La réponse est sans appel : "Oui". Côté sexualité, justement ; le professeur Alric note que Tony Meilhon est "plus branché sur son besoin que sur le fait de ressentir du plaisir et d’en donner". Un avis qui va de pair avec les témoignes terrifiants livrées jeudi par ses ex-compagnes (lire ici).

Dans l’après-midi, la parole est à l’expert Jadech. On revient, une fois encore, sur l’idéalisation du père et la détestation de la mère (lire ici). Avec cette phrase terrible qu’aurait dite Tony Meilhon au sujet de cette dernière et de son beau-père : "Je suis devenu violent et fou à cause d’eux. Et pourtant, eux, on ne les condamne pas". Face à lui, le professeur à l’impression d’avoir à faire à un « tonus assez extraordinaire". La formule peut surprendre. Cette force, juge-t-il, l’accusé n’en fait pas bon usage. "Il la met au service de ces insatisfactions, en pensant sans cesse qu’on ne l’aime pas, qu’on le rejette… Du coup, il s’enfonce".

Paranoïa et égocentrisme


Tony Meilhon est-il "incurable" ? L’homme n’en montre pas tous les signaux. Dès 2003, il aurait ainsi dit à l’expert, dans le cadre d’une autre détention : "Je n’ai jamais voulu faire de mal à qui que ce soit. Depuis que je suis jeune, je ne fais que suivre le mouvement. Est-ce le bon ou le mauvais chemin ? Je n’en sais rien".  Signe qu’il pourrait rentrer dans le droit chemin ? Le professeur n’est pas à l’aise avec la question : "Jusqu’à présent, les bons outils pour Tony Meilhon n’ont pas été mis en place. Dans le futur, peut-être que cela sera le cas (…) Tony Meilhon a de bonnes capacités (…) Mais il aura toujours au fond de lui ce problème d’hyperaffectivité". Comprendre, quelqu’un qui depuis toujours se voit en manque d’affection. L’expert reste donc prudent.

Vient enfin la parole à l’expert Coutanceau, qui semble avoir mieux travaillé son dossier. La parole est dynamique et les mots, vulgarisés. L’assistance se réveille. Déjà, il est le premier à rappeler qu’il existe différentes formes de psychopathie. L’immature, le dur, le mou, le banal. Meilhon ? "Lui, il n’est pas banal".  "Très simplement, ce n'est pas un malade mental." Le professeur va plus loin encore : il y aurait deux axes importants de la psychopathie de Tony Meilhon : la paranoïa et l’égocentrisme.

"Tony Meilhon se souvient de tout"

Passons aux faits sordides qui nous amènent devant la Cour. Que pensez de la thèse d’un simple accident défendue par Tony Meilhon ? Du fait qu’il assure ne pas se souvenir du moment où le corps de Laetitia a été découpé ? Pour le Dr Coutanceau, la chose est plutôt claire – pour le public non initié, beaucoup moins : cette soi-disant amnésie n’est lié à aucun trouble, à aucune prise de drogues. Ce que fait Tony Meilhon s’est "prétendre qu’on ne se souvient pas car le diable est dans le détail".  Traduction : Tony Meilhon "se souvient de tout mais il a du mal à assumer".

Dans le box des accusés, Tony Meilhon a les mâchoires serrées. A une question de l’avocate de la sœur de la victime, il demande à prendre la parole : "ce n’est pas un travail de psychiatre, c’est un travail d’enquête", s’agace-t-il. Le Dr Coutanceau lui répond qu’il n’a fait que reprendre des conversations qu’ils ont eu ensemble. Avant d’indiquer à Tony Meilhon qu’il est "prisonnier de son scénario". Comment l’aider à en sortir, la question se pose. "Il faut l’amener à accoucher de toute la vérité pour empêcher que cela ne se reproduise", estime l’expert. En bref, pour s’en sortir, Tony Meilhon va devoir parler. Il n’a plus que deux semaines pour le faire.