Marcy. Quelle serait la première mesure que vous aimeriez que le gouvernement prenne pour l'environnement ?
Nicolas Hulot : Transformer le Conseil économique, social et environnemental (Cese) en une troisième chambre qui soit celle du futur. Un lieu où on ait comme seule grille de lecture le long terme. Le Cese existe déjà sauf qu'il n'a aucun pouvoir. Je voudrais qu'il ait un droit de veto pour suspendre des décisions prises par le Parlement et l'exécutif. Par exemple, savoir si une décision sur les OGM peut avoir des conséquences dans vingt ans, si une politique industrielle est de court terme… Une des grandes plaies de notre temps, c'est qu'on est toujours dans le court terme, dans le réactif. Les politiques traitent les symptômes des crises mais pas les causes.

Virgile : Une assemblée non élue qui a droit de veto sur le Parlement, ce n'est pas très démocratique ?
Ce qui n'est pas démocratique, c'est de ne pas prendre en compte les citoyens de demain. Nous proposons d'avoir des citoyens tirés au sort et d'y associer des collèges d'experts avec un rythme de long terme. Le seul pouvoir qu'ils auront sera de demander une réévaluation si les décisions Dans l'idéal, il faudrait une organisation mondiale sur le même modèle qui ait autorité sur l'Organisation mondiale du commerce.

Metro : Avez-vous prévu d'interpeller le gouvernement ?
C'est ce que je fais en permanence, avec parfois des moments d'espoir et de désespoir.  On sort d'une campagne électorale qui a été sur certains aspects de qualité, mais sur l'environnement, cela a été effarant, affligeant en terme d'ignorance. Où est passée l'écologie? Quelle est l'ambition, la vision de l'agriculture, du modèle énergétique, d'une économie compatible avec la gestion de la rareté? Au XXIe siècle, on va achever l'épuisement des ressources naturelles. Ces questions n'ont pas été posées pendant la campagne.

Virgile : Seriez-vous prêt à travailler avec le gouvernement?
Je ne suis fermé à rien et je ne demande rien. Le rôle transverse que j'ai, qui me permet de parler avec tous les acteurs sociaux, le monde politique quel que soit son positionnement, nous ne sommes pas 150 à pouvoir le tenir. Si demain on me propose juste de venir pour l'image et que par ailleurs toutes les politiques sont incohérentes, je n'y réfléchirais même pas.
On peut promettre ce que l'on veut : rénover tous les bâtiments, mettre des éoliennes partout, mais après, comment le faire quand on est plombés par la dette? Pour donner de l'air aux Etats, il faut laisser aux banques centrales la possibilité de créer de la monnaie pour financer les investissements écologiques. Il faut aussi que l'Union européenne fasse revenir dans l'économie réelle la finance qui s'affranchit de ses obligations civiques en ne payant pas d'impôts. Il n'y a pas besoin d'être d'extrême gauche pour dénoncer cela.
Il faut investir, non pas dans les autoroutes, les aéroports ou les stades mais dans les transports, les logements sociaux à basse consommation, les hôpitaux… c'est ça, la croissance de demain. Le premier ministre, Jean-Marc Ayrault, est le premier défenseur d'un aéroport qui se construit près de Nantes, et qui suscite l'indignation des agriculteurs menacés d'expulsion. Il faut remettre en cause cette planification du XXe siècle.

Virgile : Votre mouvement se dessert-il en se politisant, en prenant position dans les domaines écologiques et social?
Je n'appartiens plus à un mouvement, j'ai repris ma liberté. L'écologie est au-dessus des clivages traditionnels de la politique. L'ancrage à gauche est préjudiciable. Le fonctionnement gauche-droite participe d'un show qui fige notre société. C'était l'idée du pacte écologique de 2007. La loi Grenelle a été votée à l'unanimité, c'était un symbole magnifique. Après, on est revenus à la petite politique politicienne. Ce qui m'a sidéré, c'est que cinq ans après, je pensais qu'il y aurait une surenchère de proposition venant du PS et de l'UMP, mais rien, le vide absolu.

Ibrahima : On a l'impression que vous baissez les bras?
Cela fait plus de vingt ans que je suis engagé. J'éprouve du plaisir et cela donne du sens à ma vie, mais parfois je suis au bord du désespoir. Pourquoi est-ce si difficile de convaincre pour quelque chose de si évident? Aujourd'hui, j'ai un niveau d'exigence plus grand. Je ne veux plus cautionner le greenwashing, les petits gestes. Je veux du long terme, des réformes structurantes de la fiscalité, modifier la constitution, conditionner les aides agricoles à de nouvelles pratiques et cesser d'importer du soja OGM pour nourrir notre bétail… J'ai été approché pour participer à la délégation française au sommet Rio+20 mais je n'irai probablement pas, car j'en ai marre de ces grand messes où on parle sans que cela ne change rien.
Je viens de transformer un collège d'experts de la fondation en véritable think tank, à mettre sur le débat public, faire du lobbying, des pétitions citoyennes… On ne va pas régler la crise écologique en mettant des ampoules à basse consommation ou 5% de bio. Je suis disponible, mais pas pour la mystification, seulement si on veut rentrer dans le dur. Ma détermination est absolue mais je suis intransigeant. On ne me fera plus venir pour une photo, maintenant je bosse.

Marcy. Je reviens du Japon. Le pays a dû baisser sa consommation énergétique pour s'adapter à la fermeture des centrales nucléaires. Pourrait-on faire la même chose en France ?
Je ne suis ni scientifique ni ingénieur. Si je vous disais qu'on peut sortir du nucléaire à confort égal, j'outrepasserais mes compétences. Je suis cerné par des gens de bonne foi avec des arguments très forts, certains disant qu'on ne peut pas s'en passer et d'autres qu'on peut s'en passer. C'est une décision très difficile. On doit garder l'objectif de sortir du nucléaire, mais y aller étape après étape. Il faut d'abord une politique drastique de réduction de consommation dans le transport, le bâtiment, les circuits courts. En France, il faut réduire la part du nucléaire pour ne pas mettre les oeufs dans le même panier et parce qu'on n'a pas sécurisé l'approvisionnement en uranium. Il faut encourager la recherche pour les énergies alternatives. Aujourd'hui, c'est difficile, le solaire, l'éolien posent des problèmes de stockage, de production aléatoire… mais il y aura des sauts technologiques.
Je suis frappé de voir que la mémoire des politiques ne dépasse pas six mois. Après l'accident de Fukushima, les scientifiques et la communauté internationale ont été dans un état d'effroi absolu. Les Japonais ont pensé à évacuer Tokyo, il ne faut pas oublier. Ce n'est pas réglé. Le nucléaire, ce n'est pas l'avenir. Si on voulait répondre aux besoins énergétiques de la planète, il faudrait construire une centrale tous les quinze jours pendant cinquante ans. On multiplierait les risques d'un accident majeur. La France a fait ce choix particulier, on ne peut pas le défaire d'un coup de baguette magique, ca se programme; Mais faut-il garder un modèle concentré ou à terme avoir des unités de production, chaque nuit vous et moi produire de l'hydrogène. En matière énergétique, on est à l'âge de pierre. Les contraintes nous rendront plus intelligents. Il faut s'affranchir progressivement des énergies fossiles sans produire plus de nucléaire.
Quelle que soit le modèle choisi (charbon, gaz, éolien, solaire), le prix de l'énergie va augmenter. Ne croyons pas que l'éolien soit gratuit, il n'y a pas de miracle. Le premier devoir des politiques, c'est de donner aux citoyens les moyens de réduire leur consommation, y compris pour les agriculteurs qui sont inféodés au pétrole.

Yohann : En tant que biologiste, je fonde beaucoup d'espoirs sur les organismes génétiquement modifiés (OGM). Quel est votre point de vue sur ce sujet, notamment sur les destruction de serres et de champs dévolus à la recherche?
Les OGM en l'état ne sont pas la solution au problème de l'alimentation mondiale, car les semences OGM sont brevetées. Les paysans sont tributaires des semenciers, ils ne peuvent pas mettre de côté une partie de leurs récoltes pour resemer l'année d'après. Sur un plan environnemental et sanitaire, pour qu'une plante résiste à un insecte ou à un parasite, elle secrète des substances qui ne sont pas insignifiantes. Ces molécules risquent d'avoir des conséquences sanitaires sur la chaîne alimentaire, et peuvent se transmettre aux plantes sauvages avec des effets qu'on ne contrôle pas. Il faut appliquer le principe de précaution, laisser la science chercher en milieu confiné, car les OGM peuvent servir aussi la médecine.

Virgile : L'Europe est le continent qui fait le plus d'efforts écologiques. Est-ce qu'on se tire une balle dans le pied? Seriez-vous favorable à une taxe carbone aux frontières de l'Union?
Au niveau individuel comme pour les Etats, on se demande toujours à quoi ça sert d'agir si les autres ne font rien. Mais ce raisonnement est infondé. Un rapport de l'économiste Nicolas Stern explique que ceux qui anticipent sur la crise écologique y consacreraient 1% de PIB et ceux qui la subiraient la paieraient 4 ou 5%. Tous les investissements sur les économies seront gagnants. Par exemple la Chine, qui a anticipé, rafle tout dans le solaire, s'accapare les terres rares, a voté une loi pour l'économie circulaire. Avoir aux portes de l'Europe une écluse fiscale, environnementale et sociale, ce n'est pas du protectionnisme, c'est de l'équité. Cela relocalisera une partie de l'économie.

Ibrahima : Je viens d'Afrique, un pays qui pollue peu et subit beaucoup les effets du changement climatique, la désertification… Comment remédier à ce problème?
Je n'en sais rien, et c'est pour cela que j'hésite à aller à Rio. Je me suis rendu aux sommets de Johannesbourg (2002, ndlr) ou de Copenhague (2009), et les propositions pour le Sud n'ont pas été suivies d'effets. Peut-être que cette fois il y aura un miracle. Il y a des solutions sur la table : transferts de technologie, annulation de dette, mais cela n'a pas été mis en oeuvre. Quand les pays du Sud évitent de couper leur forêt, cela rend un service universel qu'il faut rémunérer. Pour la première fois, l'humanité est confrontée à des enjeux collectifs, et la gouvernance mondiale n'y est pas adaptée. J'aimerais qu'on rétablisse une vérité historique : ce n'est pas le Nord qui a financé le Sud, c'est le contraire.

Marcy : Vous avez voyagé partout dans le monde. Si vous deviez quitter la France, dans quel pays choisiriez-vous de vous établir ?
Je suis bien chez moi! Ce n'est pas démago, j'adore mon pays, géographiquement et culturellement. Comme le dit Victor Hugo, « J'ai l'esprit casanier et l'instinct voyageur ». Je suis parmi les personnes au monde qui ont le plus voyagé, mais partir est à chaque fois un déchirement. Je pourrais vivre en Colombie britannique, au Bostwana, au Chili, dans beaucoup de pays d'Afrique… un an mais pas dix.

Marcy : Et quels sont vos projets d'avenir? Vous reverra-t-on à la télévision?
J'ai fait le choix d'arrêter Ushuaïa pour me consacrer à ma fondation. Jusqu'à fin 2013 je me suis interdit de faire d'autres projets pour ne pas être distrait. J'ai décidé de créer un think-tank, développé un fonds de solidarité avec les pays du Sud sur des projets très concrets. J'ai eu quelques propositions pour revenir devant la caméra, mais ça ne m'intéresse pas, j'ai assez donné. Quand on a fait Ushuaia, le reste semble un peu fade. Dans mon ADN, j'ai toujours été reporter, photographe, ca me manquera. J'ai fait un long métrage, le Syndrome du Titanic qui a été un succès international vu par trois personnes (sourire). Ce n'est pas un livre, un film, une conférence qui changent les choses, mais un ensemble. Je considère que le lien avec les Français se maintiendra que je sois présent ou non à l'image.

Metro : Pensez-vous que la campagne présidentielle aurait été différente si vous aviez été candidat?
Une campagne, ce n'est pas une science exacte, je me serais peut être planté lamentablement. Sans vouloir porter de critiques, ce qui m'intéresse, c'est de faire de la pédagogie, donner des éléments d'information. Les écolos ont un travers, il ne s'adressent qu'aux convaincus; je me serais adressé prioritairement à ceux qui n'ont pas un niveau de conscience sur ces sujets parce que leurs préoccupations sont ailleurs.
J'avais le choix de me présenter tout seul. Au dernier moment, j'ai renoncé pour ne pas diviser les écolos. C'était par amitié mais ce n'était pas la meilleure stratégie. On ne peut pas me reprocher de ne pas avoir mis les mains dans le cambouis. C'était contraire à mon mode de vie sans contraintes, assez solitaire. J'étais prêt à jouer collectif, à aller jusqu'au bout, à donner trois ou quatre ans de ma vie. Mais on m'a fait comprendre qu'il fallait aller ailleurs.