Getty Images fête ses quinze ans cette année. Pouvez-vous revenir sur les débuts de cette agence en 1995 ?
Au départ, nous étions une agence photos essentiellement créative. Nous couvrions toutes les thématiques sauf celles éditoriales : des images d'illustration génériques (paysages, personnes en situation, modèles...). Mais, dès le début, il y avait cette idée des deux fondateurs - Mark Getty et Jonathan Kein, qui sont toujours là - de dire qu'il fallait proposer la photo autrement. Autrement, cela voulait dire via Internet, au format Jpeg, en version numérique. C'était impossible à imaginer à l'époque mais ils ont mis leur vision en application en créant Getty Images. Nous avons été la première agence mondiale à vendre une photo en ligne et à passer à la distribution 100 % numérique de nos photos.

Et comment en êtes-vous venus à la photographie éditoriale ?
Quelques années après la création, nous avons complété notre offre avec de la photo éditoriale qui se divise en quatre parties. D'un côté, nous avons les archives d'actualité. Getty Images détient aujourd'hui le plus gros fond mondial avec la collection Hulton. Ce sont pas moins de 80 millions de clichés stockés au sud de Londres et dont une partie a été numérisée. Le sport est un autre volet, que nous alimentons notamment via nos partenariats avec le Comité International Olympique et la FIFA.

Pour les news, dont le photojournalisme, nous couvrons nous-mêmes et avons aussi passé un partenariat global avec l'AFP. Nous nous sommes en quelque sorte "partagé" le monde. Enfin, la quatrième thématique éditoriale est ce que l'on appelle "entertainment", ce sont des photos de célébrités, du "people". Dans ce domaine, on s'autorise la "soft paparazzade", c'est-à-dire de la photo non intrusive et qui ne détériore pas l'image de la personne photographiée. Aujourd'hui, c'est ainsi que nous nous définissons : nous couvrons tout sauf la photo de paparazzi. Et nous sommes aussi passés à d'autres domaines : la vidéo et même la musique. Nous avons créé une sorte de YouTube et d'iTunes BtoB. Mais la photo reste notre cœur d'activité principal dans tous les pays.

Combien avez-vous de photos sur le site de Getty Images ?
Il y a 26 millions d'images disponibles sur Internet mais ce n'est pas notre fond complet. Au total, personne chez nous sait combien de photos nous avons exactement. Tout n'a pas été numérisé et notre fond d'archives à Londres a été évalué, pas compter en détail. Sur les 26 millions, 10 millions sont des photos créatives et 16 millions des images éditoriales.

Quelle est la place du photojournalisme dans tout ça aujourd'hui ?
Les reportages en photojournalisme ne sont peut-être pas très importants en matière de chiffre d'affaires mais ils demeurent essentiels pour nous car c'est un type de photos auquel on croit beaucoup pour les années à venir. D'ailleurs, nous avons déjà versé 1 million de dollars de bourses à des photojournalistes prometteurs. Pour nous, ces types de reportages sont plus qu'une vitrine, c'est un positionnement important car ils racontent une histoire assez universelle.

Comment sont produits ces types de sujets aujourd'hui ? Comment Getty Images gère-t-elle les risques ?
Nous avons nos propres photographes "staffés" comme on dit et des photographes contributeurs qui travaillent en freelance. Bon nombre de sujets produits sont des commandes de clients et d'autres sont ce que nous appelons du "spec shoot", de la photographie dite "spéculative" car nous prenons un risque à commander un reportage sans être sûr de le rentabiliser. Sinon, nous ne nous interdisons d'aller nul part, y compris là où la presse n'est pas le bienvenue. Ce qui est le moteur, c'est le photographe.

S'il a une envie forte et qu'on y croit, on l'aide. Par exemple, nous continuons à couvrir l'Irak avec Eugène Richards et nous collaborons avec Véronique de Viguerie, qui est une jeune journaliste qui a l'audace de partir faire des reportages où bien peu de journalistes osent s'aventurer tout en calculant parfaitement ses risques. Elle a ainsi fait des reportages sur des pirates somaliens ou encore sur la situation au Liberia.

Et utilisez-vous également la production de photographes amateurs quand les photos sont exceptionnelles? Par exemple si quelqu'un avait proposé de vous vendre les photos de la prison d'Abou Ghraib ?
D'une manière générale, non. Mais c'est difficile de répondre pour des cas particuliers comme celui-ci. Certes, nous avons passé un partenariat avec Flickr pour récupérer le meilleur de la photo créative sur ce site de partage d'images mais le filtre qualitatif très important. Sur la photo éditoriale, nous n'allons pas dans cette direction car cela nécessite un certain degré de modération professionnelle et aussi une qualité. Il faut pouvoir être certain de sourcer, contextualiser... les photos prises et qu'elles soient d'un bon niveau. C'est rarement possible.

Du côté des photographes, en quoi leur métier a été transformé avec l'arrivée du numérique ?
C'est évidemment la rapidité de mise a disposition des photos pour nos clients qui a été la transformation la plus flagrante. Entre la prise de vue et l'utilisation de l'image, le temps s'est réduit de façon dramatique. Pour le cas de la Coupe du monde de foot l'été dernier en Afrique du Sud, il ne s'est écoulé qu'une poignée de minutes entre la prise de la photo du coup de sifflet final et son utilisation sur les sites Internet. Et ces quelques minutent incluent le retravaille de la photo par le professionnel, la création de la légende et son envoi en haute définition. Ce n'est pas un fichier brut qui est fourni. Le numérique a simplement rendu possible des images en temps réel aux quatre coins de la planètes.

En outre, le métier des photographes a aussi évolué pour appréhender plus de facettes du métier. Désormais, ils légendent eux-mêmes les photos et y accolent des mots-clés. Ce n'est pas encore le cas pour tous mais de plus en plus de professionnels ont intégré ces nouveaux aspects de leur travail.

Qui dit numérique, dit aussi piratage des contenus en ligne. Comment luttez-vous contre cela ?
Nous utilisons une solution logicielle qui navigue 24 heure sur 24 et 7 jours sur7 sur les sites Web du monde entier. Il se prénomme PicScout. A chaque fois qu'il identifie une image, il la compare avec notre fond photos. On utilise un pixel codé qui facilite ce travail. Quand cela correspond à une des nos images, nous avons des solutions pour vérifier s'il existe une licence de droit d'auteur est chez nous. Evidemment, nos efforts se concentrent sur les sites professionnels, qui génèrent des revenus, pas sur les sites perso.

Que se passe-t-il s'il apparaît qu'une image a été utilisée de manière frauduleuse ?
Le système enclenche alors une procédure de protection des droits d'auteur. Un courrier ou un mail est envoyé pour demander le paiement pour l'utilisation de la photo. Cela protège le travail de nos photographes. C'est devenu une vraie source de revenus pour les professionnels. Après, je ne peux pas vous dire quel est le volume de ces envois mais il est certain qu'il est croissant.Nous savons qu'il reste une énorme mission pédagogique à faire. la plupart des sites perso, qui utilisent des photos de célébrités appartenant à notre fond, ne savent pas par exemple qu'ils enfreignent la loi.

Comment imaginez-vous Getty Images dans 15 ans ?
La plus grosse marge de progression, c'est sur la question des volumes. Nous sommes en train de passer d'un secteur où la transaction était plutôt unitaire à des volumes beaucoup plus importants, qui portent parfois sur plusieurs milliers d'images. C'est pour cela que nous avons lancé thinkstock.fr où on peut acheter de la photo d'illustration par packages. 5 images pour 49 euros, par exemple.

Avec cette question des volumes, la durée de vie des contenus est aussi beaucoup plus longue. Comme Amazon, nous croyons à cette idée de "long tail", où des images archivées peuvent finir par générer de gros revenus. Notre énorme avantage, c'est que notre contenu est déjà dématérialisé car nous avons cru au numérique dès le départ.

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