La bataille des européennes n'est pas tout à fait terminée pour le FN. Après l'avoir emporté dans les urnes, Marine Le Pen poursuit ses négociations avec les autres formations d'extrême-droite européennes, entamées en coulisses il y a plusieurs mois. Son objectif : créer des alliances afin de former un groupe au Parlement de Strasbourg, dont elle serait la présidente. En tant que "non-inscrits", les eurodéputés d'extrême-droite ne peuvent en effet pour l'instant ni être rapporteurs ni présenter des amendements en plénière, et disposent d’un temps de parole moins important que les membres d'un groupe. Autre avantage à gagner, et non des moindres : 2,5 millions d'euros d'argent public leur seraient reversés pour se payer, notamment, un secrétariat et des assistants.

Deux conditions sont cependant nécessaires à la création d'un groupe politique au Parlement. Réunir au moins 25 députés, de sept nationalités différentes. Avec plus de 140 députés europhobes qui s'apprêtent à siéger à Strasbourg, dont 24 FN, la tâche ne s'annonce pas difficile. Il sera en revanche moins évident de remplir la seconde condition. Car tous les europhobes ne sont pas forcément FN compatibles.

La pêche aux "amis"

Les eurosceptiques britanniques de l'Ukip, grands gagnants outre-Manche (avec 29%), ont par exemple refusé la main tendue du FN, jugeant que "l'antisémitisme est dans son ADN". Le Parti des vrais Finlandais (12,8%), le Parti populaire danois (arrivé en tête avec 23,1%) ou le nouveau parti europhobe Alternative pour l'Allemagne (6,5%) ont aussi décliné l'invitation. Aucune chance non plus de voir une alliance avec le parti grec d'inspiration néonazie Aube Dorée (10%) ou le Jobbik hongrois (15%), qui entrent tous les deux au Parlement : cette fois, c'est le Front National qui les juge infréquentables.

"L'épine dorsale du groupe, ce sera le FN et le VPÖ autrichien", nous assure le chercheur spécialiste de l'extrême-droite Jean-Yves Camus. Parmi les "amis de Marine Le Pen", on comptera également "le Vlaams Belang belge, qui n'a obtenu qu'un seul siège, la ligue du Nord italienne et le PVV hollandais, énumère le spécialiste. Pour le reste, il faut aller à la pêche et tenter de convaincre les hésitants", comme les Démocrates suédois. Mais il est fort possible que Marine Le Pen, qui tiendra mercredi une conférence de presse avec ses alliés à Bruxelles, "réussisse son parti", pronostique Jean-Yves Camus. La vraie question étant plutôt : "combien de temps cette formation va-telle tenir ?".

"Guerre d'égo" et "manque de discipline"

Par deux fois déjà, en 1984, puis en 1989, les droites radicales ont en effet réussi à se fédérer sous la houlette de Jean-Marie Le Pen avant d'éclater rapidement. "Cela vire à la guerre d'ego où tout le monde se bouffe le nez", nous résume Nonna Mayer, spécialiste de l'extrême-droite. "Sur le site de Vote Watch, […] on peut constater que le taux de participation et surtout de cohésion des élus est plus faible que celui des autres partis au sein du Parlement. Leurs divisions, leur désorganisation, leur manque de discipline et de position commune sur l’avenir de l’Europe les empêchent de s’accorder sur un programme politique", observe de son côté le think-tank de la Fondation Schumann.

Enfin, si la pérennité de ce futur groupe est incertaine, "il faut aussi relativiser sa force", nous affirme Jean-Yves Camus. Marine Le Pen promet de "bloquer les lois mais ce ne sera pas possible", tranche le chercheur. "D'abord parce qu'il n'existe pas de minorité de blocage au Parlement européen. Ensuite parce que les grands équilibres à l’intérieur de l'hémicycle sont conservés entre les trois grands groupes pro-européens, le PPE à droite, le PSE à gauche et les Libéraux", assure-t-il. Si elle a allumé la mèche, Marine Le Pen n'a donc pas encore les armes suffisantes pour, comme elle l'a promis, "dynamiter le Parlement de l'intérieur".