Lourde croix autour du cou et soutane ceinturée de rouge, il affiche sur son visage d’ordinaire sévère un large sourire. Le cardinal Barbarin pose, à Rome, aux côtés du pape Benoît XVI nouvellement élu. Nous sommes en 2005. Dans une autre vie, presque. Bien avant, en tout cas, que l’archevêque de Lyon et primat des Gaules ne se retrouve au cœur d’une tempête médiatique, essuyant la crise la plus grave de sa carrière religieuse. Selon nos informations, François Devaux, victime des agissements présumés d’un prêtre pédophile, a déposé plainte ce vendredi 4 mars contre le cardinal pour "non-dénonciation de faits d’agression sexuelle" et "non-assistance à personne en péril". Résultat : une enquête préliminaire est ouverte dans la foulée pour "non-dénonciation de crime".

"Oui, je l'ai cru"

Car pour ces anciens scouts lyonnais qui affirment avoir été abusés sexuellement par le père Preynat dans les années 1990, la décision du cardinal Barbarin d’octroyer au curé un nouveau poste en contact avec des enfants en 2007 et en totale connaissance de cause, équivaut à "un silence coupable". Un fait qu'il a par ailleurs reconnu au mois de février, dans une interview donnée à La Croix, arguant qu'il a "consulté un spécialiste" et que oui, il avait "cru le prêtre Preynat" lorsque celui-ci lui a "soutenu ne jamais avoir touché d'enfants depuis."

Récemment, l’affaire est même remontée jusqu’aux oreilles du pape, qui s’est fendu d’une mystérieuse sortie dans l’avion le ramenant d’un voyage au Mexique : "Un évêque qui change simplement de paroisse un prêtre pédophile est un inconscient qui doit démissionner !" Désaveu total ? Pas si sûr. Dans la foulée, les équipes du souverain pontife publient un communiqué, faisant savoir que cette phrase malheureuse ne concernait en rien le cardinal Barbarin. Mais que sait-on au juste de cet homme, habitué des polémiques et pourtant très populaire dans son diocèse ?

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"Rigoureux dans les affaires de mœurs"

Après des études de théologie et de philosophie à Paris, Philippe Barbarin commence sa carrière de prêtre en banlieue parisienne. Comme lui, deux de ses sœurs ont choisi le chemin de la foi, en devenant religieuses. Mais il ne s’arrête pas là. En 2002, le voilà archevêque de Lyon. Un poste prestigieux, qui, pour beaucoup, lui confère un statut "d’intouchable". François Devaux, victime présumée et président de l’association "La Parole libérée", n’a pas de mots assez durs envers le cardinal. Un homme qu’il qualifie "d’irresponsable, au-dessus de tout et de tout le monde".

Le son de cloche est bien différent parmi ses confrères du diocèse. Car si le responsable religieux n’a pas accepté de répondre à nos questions – "à ce stade, il ne répond plus à la presse" nous fait savoir son directeur de cabinet – quelques membres de son équipe ont bien voulu nous parler de lui… en termes très élogieux. "J’ai été marqué par la confiance qu’il fait à ses collaborateurs"décrit ainsi un premier collègue, qui évoque également un supérieur avec lequel le "dialogue est simple et direct". Un autre de ses proches, officiant également au diocèse de Lyon depuis plusieurs années, parle de "quelqu’un de très droit, travailleur, brillant et surtout, extrêmement attentif aux autres". Et prend sa défense en ces temps troublés : "On pourrait donner des exemples d’affaires où le cardinal Barbarin a réagi de manière très nette : en 2014, un prêtre soupçonné de pédophilie a été immédiatement retiré de ses fonctions. L’archevêque est très rigoureux dans les affaires de mœurs."

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"Je veux écouter votre douleur"

"Attentif, rigoureux." Et passionné, aussi. Car visiblement, cet amoureux de la course à pied – "J’ai couru mon premier marathon en 1991, à Rotterdam, en 3h36" confie-t-il un jour au site egliseetsport.fr – n’hésite pas à battre le pavé pour défendre les principes qui lui sont chers. Premier cheval de bataille : l’avortement, qui lui fait craindre "une dérive eugéniste". En 2010, on le retrouve dans le cortège des anti-avortement à Paris. Trois ans plus tard, il n’hésite pas à se réjouir de la remise en cause de la loi autorisant l’avortement en Espagne. Autre combat, et pas des moindres : le mariage pour tous. En 2012, le cardinal Barbarin crée l’émoi en déclarant sur la radio RCF que le mariage homosexuel ouvrirait à terme "la voie à la polygamie et à l’inceste". "Après, ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre…", avait-il poursuivi.

Perçu par le journal de droite Valeurs actuelles comme un "cardinal 100.000 vols pour son dynamisme tout-terrain", il est un soutien de taille des chrétiens d’Orient. En témoigne son dernier voyage à Mossoul, pour les rencontrer. Le but, pour le cardinal ? Leur montrer "sa présence, son écoute". Une posture qui apparaît aujourd’hui bien ironique aux yeux de François Devaux, qui, à l’aube du scandale, avait pris soin d’échanger quelques mails avec l’homme d’Eglise. A l’époque, l’ancien scout, lui aussi, s’était vu répondre : "Rencontrons-nous, je veux écouter votre douleur."

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