► Sa rencontre avec Saïd Kouachi
"Le 27 janvier 2005. Il est 14h30, je retrouve Saïd Kouachi, attablé à la terrasse d’un café lugubre de la porte de Pantin. Cela fait un mois que l’on joue au jeu du chat et de la souris tous les deux. Après de longues tractations avec un grand du quartier qui a eu la gentillesse de m’aider, ce dernier l’a persuadé de m’accorder un rendez-vous. C’est la première fois que je le rencontre. Saïd sort tout juste de garde à vue. Son jeune frère Chérif, en revanche, vient d’être placé sous mandat de dépôt après avoir été arrêté avec une dizaine de complices dans l’opération de démantèlement d’un réseau de recrutement de candidats au départ pour le djihad en Irak. Saïd est accompagné d’un ami. Il s’appelle Michael. C’est un converti. Il a le crâne rasé et l’air fruste. Les deux hommes portent des khamis, de longues tuniques d’origine pakistanaise qui laissent apparaître leurs chaussures Air  Max. L’ambiance est tendue. 'Alors, ils envoient des journalistes musulmans maintenant, pour interroger les jeunes des cités ? Ils n’ont décidément honte de rien', me lance Michael, quand je m’approche pour les saluer. Saïd plus calme, reste en retrait. (…) Puis me demande s’il peut me fouiller au cas où je trimballerais une caméra cachée. Il me palpe tout en m’interrogeant sur mes origines. Debout face à lui, un peu surpris par son attitude, je ne me démonte pas, je suis familier de son langage et de ses codes (…) Après avoir bien vérifié que je n’avais pas de caméra dissimulée dans mes affaires, Saïd ne me lâche pas du regard et suit le moindre de mes mouvements. Je ne suis pas le bienvenu".

► "Tu fais la prière, tu es musulman ?"
"Je vois bien que ces jeunes gens sont en mode 'KGB', ils voient des espions et des traîtres partout, tout ce que je pourrai dire ou faire n’arrivera jamais à lever leur défiance. Dans un flot incessant de vociférations, Michael n’arrête pas de cracher son fiel sur les journalistes, ce qu’ils disent sur l’islam est injuste et scandaleux. Saïd, toujours taiseux, continue à chercher la faille pour me déstabiliser. 'Tu fais la prière, tu es musulman ?' me demande-t-il d’un air narquois. La question m’énerve. Toujours debout face à eux, j’arrange ma veste, je remonte la fermeture pour faire mine de partir et en me baissant doucement tout près de leur visage, je leur glisse : 'Ça ne vous regarde pas si je prie, c’est entre Dieu et moi. Vous ne faites pas partie de la BAK à ce que je sache ? Je veux dire la Brigade anti-kouffar (terme arabe inscrit dans le coran qui veut dire littéralement mécréant).' Les traits d’humour sont appréciés en cité, les jeunes raffolent de l’autodérision. Ma blague les a décontenancés. Michael éclate de rire et pour la première fois, Saïd me sourit. Ses yeux n’ont plus l’expression d’un animal sauvage prêt à mordre, la méfiance a fait place à la curiosité. (…) Je découvre alors dans la douceur de son regard la gentillesse de ce garçon."

► La transformation de Chérif Kouachi
"J’ai rencontré Chérif Kouachi en 2007 à sa sortie de prison. Nous nous sommes revus également en mars 2008, à Paris, lors de son procès sur l’affaire dites des "filières irakiennes". Quelque chose sur son visage avait changé, irrémédiablement. Il avait l’air triste et je me souviens que j’avais été frappé par son regard vide et impénétrable. Son corps s’était également transformé. Quand il a été incarcéré à la prison de Fleury-Mérogis, Chérif était maigre comme un clou. À la fin de sa détention, il était musclé comme un héros de manga. Sa démarche était différente. Son pas était beaucoup plus sûr, plus décidé. L’incarcération de Chérif Kouachi à la prison de Fleury-Mérogis a eu pour effet de l’endurcir et de l’enraciner définitivement dans le radicalisme religieux. En 2005, Chérif était un petit apprenti djihadiste, après son séjour en prison, il est devenu un terroriste chevronné. En 2007, il quitte la prison de Fleury-Mérogis avec son diplôme de terroriste en poche. Il fait désormais partie d’une organisation, ce qui le rend cent fois plus dangereux pour la société."

Farid Benyettou, "l'émir des Buttes-Chaumont"
"Beaucoup de jeunes du quartier assistent aux cours de Farid Benyettou. Saïd Kouachi est le premier de la fratrie à y participer. Saïd prie déjà régulièrement et a une bonne connaissance des rites musulmans. Il pense que la pratique religieuse peut être un bienfait pour son frère Chérif. C’est lui qui insistera pour qu’il prie et se rende dans des lieux de culte. Saïd voit bien que son petit frère galère dans la cité et quand on galère, faire la prière, parfois, ça fait du bien, car cela occupe l’esprit et le temps. Cela permet surtout de s’éloigner des dealers et de ne plus avoir affaire à la police. Cela fait plus de deux ans que Chérif travaille sur les marchés, livre des pizzas et quand il n’a plus d’argent pour manger, il lui arrive même de vendre du haschisch. Il en a assez de vivre au jour le jour, depuis que son frère Saïd l’a emmené à la mosquée du Pré-Saint-Gervais pour effectuer la prière du vendredi avec des centaines de fidèles. Il se sent beaucoup mieux dans sa peau. Quelque chose a changé en lui. Il est de plus en plus calme, fume beaucoup moins de cannabis et semble trouver son équilibre. Il commence à réfléchir au sens de sa vie. Avec la bande des copains du quartier copains du quartier, Chérif fréquente de plus en plus les mosquées et à l’automne 2003, Saïd, satisfait du virage religieux du petit frère, l’emmène à la mosquée Adda’wa dans le 19e pour lui présenter un jeune imam à la tenue étrange. Le jeune homme ressemble à un hippie. Il a de longs cheveux fins et arbore fièrement un keffieh blanc et rouge en hommage au peuple palestinien. Il porte également des grandes lunettes dorées d’une grande marque de joaillerie qui sont surdimensionnées par rapport à son visage émacié. Ce jeune croyant qui a le regard inspiré, c’est Farid Benyettou et il va changer sa vie. À compter de la fin de 2003, Chérif ira chez le jeune prêcheur chaque samedi et dimanche afin d’y suivre des cours de religion. (…) Farid indique aux étudiants la conduite que chaque musulman doit avoir quand il effectue la guerre sainte. (...) Il explique également à ses étudiants que le but du djihad n’est pas la victoire, mais la mort et le paradis. Un cours sera également donné sur l’attentat suicide, qui est un des moyens du djihad les plus méritoires selon lui. Pour Farid Benyettou, l’attentat suicide est la récompense la plus élevée (…) Le prédicateur a réussi à convaincre ce petit groupe que le conflit armé était la meilleure solution pour effacer ses pêchés et gagner le paradis."

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