Eric Fassin, sociologue et professeur au Département de science politique et au Centre d’études de genre à Paris 8, travaille sur la politisation des questions sexuelles et raciales, en France et aux États-Unis. Interrogé par metronews, il revient sur la naissance de la "théorie du genre" et les raisons pour lesquelles de fausses rumeurs n'ont cessé de se propager.
 
D'où vient cette idée de "théorie du genre" qui suscite l'inquiétude de certains mouvements aujourd'hui ?
Dans les études de genre, personne n’utilise cette expression : le genre est un concept, autour duquel s’organise un champ de recherches, avec des théories différentes. "La théorie du genre" est donc une expression polémique. Elle vient du Vatican, qui s’est lancé dans une croisade contre le genre avec un Lexique publié en 2005 par le Conseil pontifical pour la famille. Pourquoi tant d’inquiétude ? Pour Benoît XVI, défendre un ordre naturel (il appelait à une "écologie humaine"), c’était résister au "relativisme". Mais en réalité, c’était refuser l’idée que les normes ont une histoire, puisqu’elles sont sociales.
 
Quand sont nées ces études de genre ?
Dans les années 1950, aux États-Unis : dans le monde médical, les "psy" s’intéressaient aux personnes intersexes et transsexuelles, aux écarts entre l’anatomie (le sexe) et l’identité (le genre). Pour eux, rien à voir avec la sexualité. Dans les années 70, les féministes reprennent ce concept pour en faire un outil critique : il ne s'agit plus de "remettre les choses en ordre" comme l'envisageaient les médecins, mais de bousculer les normes (y compris de sexualité) qui organisent l’inégalité des sexes, en écho à la phrase célèbre de Simone de Beauvoir : "On ne naît pas femme, on le devient". C’est la société, et non la biologie, qui nous assigne une place.
 
Quelles sont les inquiétudes des pourfendeurs de la "théorie du genre" ?
Leur propagande affirme que la (prétendue) "théorie du genre" nie toute différence entre garçons et filles. C’est faux : le concept de genre montre que ces différences sont construites, et donc qu’elles sont bien réelles. Un mur a beau être construit, il n’en existe pas moins : la preuve, on peut s’y cogner… Les études de genre n’affirment pas non plus que chacun est libre de faire ce qu’il veut, de changer à son gré de sexe ou de sexualité. Au contraire : elles parlent de normes qu’il est bien difficile de faire bouger.
 
Pensez-vous que ce mouvement puisse s'amplifier davantage ?
En tout cas, il faut saluer son efficacité médiatique. L’enjeu, c’est bien d’élargir le cercle. Certes, la "Manif pour tous" a mobilisé du monde ; mais c’était surtout la bourgeoisie catholique des beaux quartiers. La "journée de retrait de l’école" cible plutôt les "quartiers", en particulier les musulmans qu’on n’avait guère entendus contre le "mariage pour tous". Reste à savoir si l’extrême droite raciste va réussir à séduire ce public.