Varsovie. 19 septembre 1940. Un officier de réserve polonais, Witold Pilecki, se fait volontairement rafler par les Allemands. Direction Auschwitz. C'était son objectif. Car ce soldat de 39 ans a une mission en tête : pénétrer ces confins de l'enfer, au cœur de la barbarie nazie, pour y tisser un réseau de résistance. Et surtout, témoigner pour l'Histoire. "Dire ce que nous ressentions permettra de mieux comprendre ce qui s'est passé", écrit-il. Son histoire est racontée dans un livre, à paraître en France en avril, "Le Rapport Pilecki"*. Longtemps occulté, ce récit a été traduit dans plusieurs langues, mais encore jamais dans notre langue.

C'est dans la nuit du 21 au 22 septembre 1940 que Pilecki arrive dans ce camp de la mort, où se trouvent alors surtout des prisonniers polonais non juifs. Atterré, il décrit "une autre planète", notamment une scène terrifiante, qui, il ne le sait pas encore, deviendra ensuite terriblement banale. A son arrivée, les SS ordonnent à un prisonnier de courir puis l'abattent. Dix hommes sont exécutés pour "responsabilité collective" de cette "évasion". Les chiens sont lâchés sur les corps, les SS éclatent de rire.

Il inocule le typhus à des SS

En novembre, Pilecki commence à envoyer aux autorités polonaises clandestines, par divers stratagèmes, des comptes-rendus qui parviendront aux Britanniques dès mars 1941. Il obtient du camp d'Auschwitz II (Birkenau), des informations précises sur l'extermination des Juifs dans les chambres à gaz et la construction de quatre fours crématoires. "Des têtes, des mains, des seins coupés, des cadavres mutilés étaient charriés vers le four crématoire", écrit-il.

Pilecki organise aussi dans le camp un vaste réseau de résistance et d'entraide, crée une radio émettrice, fait acheminer des médicaments, inocule le typhus à des SS en les infectant avec des poux. Dans cet enfer, sa mission lui donne une raison de vivre. En 1942, en revanche, son plan pour une évasion générale échoue. Il s'évade donc seul, au printemps 1943, pour raconter lui-même l'abomination concentrationnaire. Mais comme Jan Karski, grand résistant catholique polonais qui tenta de mobiliser l'Occident sur le sort des Juifs, Pilecki ne sera pas vraiment cru...

Les nazis ne mettront jamais la main sur lui. Mais après la guerre, alors que l'Armée rouge a pris le contrôle de la Pologne, l'homme est arrêté par les communistes. Torturé et condamné pour espionnage, il sera exécuté dans une prison de Varsovie le 25 mai 1948, à l'âge de 47 ans. Il faudra attendre 1989 et la chute du communisme pour qu'il soit réhabilité. A ce jour, il reste le seul homme connu pour s'être fait enfermer de son propre gré dans ce camp de concentration, où plus d'un million de personnes ont trouvé la mort.

* "Le Rapport Pilecki" - Witold Pilecki - traduit du polonais par Ursula Hyzy et Patrick Godfard - Editions Champ Vallon - 336 p. - 25 euros - Parution le 3 avril